From Gaza with Love : filmer Gaza quand le monde détourne les yeux
Coréalisé par Charles Villa et Suhail Nassar, From Gaza with Love raconte Gaza depuis l’impossibilité d’y entrer. À distance, le film…
Coréalisé par Charles Villa et Suhail Nassar, From Gaza with Love raconte Gaza depuis l’impossibilité d’y entrer. À distance, le film devient un lien entre celui qui ne peut pas voir et celui qui filme depuis l’intérieur. Un geste de cinéma, mais aussi de mémoire, pour rendre aux enfants de Gaza des visages, des voix et une présence.
Il y a des documentaires qui ne naissent pas seulement d’un sujet, mais d’un empêchement. From Gaza with Love, coréalisé par Charles Villa et Suhail Nassar, appartient à cette catégorie. Le film part d’une impossibilité très concrète : celle, pour un reporter étranger, d’entrer à Gaza. Charles Villa est à distance. Suhail Nassar, lui, est sur place. L’un ne peut pas voir directement. L’autre filme pour que personne ne puisse dire qu’il ne savait pas.
Pour Charles Villa, ce documentaire dépasse d’ailleurs le simple cadre d’un film. Sur Instagram, à l’occasion de sa sortie, il écrit qu’il s’agit “sans doute [du] projet le plus important” auquel il ait participé. Il remercie aussi celles et ceux qui ont rendu ce travail possible : les donateurs, les spectateurs venus dans les cinémas indépendants, mais surtout Suhail Nassar, dont il salue “le courage extraordinaire”.
Ce mot, courage, n’est pas ici une formule. Suhail Nassar filme depuis Gaza. Il filme les enfants, les rues, les visages, les ruines, les moments de survie. Charles Villa rappelle qu’il “a failli mourir à plusieurs reprises avant et pendant le tournage” et qu’il est “encore sur le terrain”. Cette précision change tout : From Gaza with Love n’est pas un documentaire tourné à distance par confort esthétique. C’est un film construit dans une impossibilité, une séparation, un danger permanent.
Filmer depuis l’intérieur
C’est peut-être là que se joue sa singularité. Le film ne se contente pas de montrer Gaza comme un territoire détruit. Il rappelle que Gaza est d’abord un lieu habité. Par des enfants, des familles, des voix, des peurs, des habitudes, des éclats de vie. Le documentaire cherche à maintenir l’humanité là où la guerre produit de l’effacement.
Dans beaucoup de récits médiatiques, les enfants de Gaza apparaissent comme des symboles. Symboles de l’innocence, de la victime absolue, de l’avenir détruit. Mais un symbole, même compassionnel, peut encore réduire. Il peut transformer des vies singulières en figures générales. L’enjeu d’un film comme From Gaza with Love est précisément d’éviter cela : rendre aux enfants une présence, un visage, une parole, une énergie. Les montrer non comme des arguments, mais comme des êtres humains.
Le choix de la coréalisation est alors essentiel. Ce n’est pas un film simplement “sur” Gaza. C’est un film qui se construit aussi depuis Gaza, par le regard de celui qui y vit, qui en connaît les rues, les corps, les silences, les dangers. Dans un contexte où les journalistes étrangers sont empêchés d’accéder à l’enclave, ce déplacement du regard est décisif. Ce sont les Palestiniens eux-mêmes qui deviennent les témoins indispensables de ce qu’ils subissent. Non parce qu’ils seraient des “sources locales” au service d’un récit extérieur, mais parce qu’ils portent le récit.
Ce point de vue est politique. Depuis des mois, l’accès à Gaza est l’un des grands angles morts de la couverture internationale. Quand les reporters étrangers ne peuvent pas entrer, quand les équipes locales travaillent dans des conditions extrêmes, le risque est double : soit l’absence d’images, soit la dépendance aux images filtrées, fragmentaires, arrachées à l’urgence. From Gaza with Love répond à cette situation par un geste simple : faire du film un lien. Un lien entre celui qui est dehors et celui qui est dedans. Un lien entre le spectateur et ceux que l’on voudrait réduire à des chiffres.
Le documentaire est aussi décrit comme l’histoire d’une amitié. Ce n’est pas un détail sentimental. Dans un monde saturé par les commentaires, les indignations rapides et les postures, l’amitié devient ici une méthode de regard. Charles Villa ne se contente pas de recevoir des images. Il entre dans une relation. Il écoute. Il dépend du regard de Suhail. Il accepte que le film ne puisse exister qu’à travers cette confiance.
Cette position renverse une vieille hiérarchie du documentaire de guerre. Le reporter occidental n’est plus celui qui arrive, voit, raconte, repart. Il est celui qui ne peut pas entrer. Celui qui doit composer avec son absence. Celui qui doit laisser la place à un autre regard. Cette contrainte donne au film sa forme morale : filmer Gaza sans voler la parole de Gaza.
Une archive contre l’effacement
Bien sûr, une telle œuvre pose une question délicate : comment montrer la souffrance sans la consommer ? Comment filmer des enfants sous les bombes sans transformer leur détresse en spectacle ? La réponse semble tenir dans l’attention portée aux visages et aux gestes. Il ne s’agit pas d’adoucir la guerre, mais de refuser que la guerre ait le dernier mot sur ceux qui la subissent.
Le titre lui-même, From Gaza with Love, porte cette tension. Il pourrait sembler presque impossible. De Gaza, on attendrait des cris, des alertes, des images de ruines. Le film répond : de Gaza viennent aussi de l’amour, de l’amitié, de l’enfance, de la mémoire, de la dignité. Non pas parce que la guerre serait supportable, mais parce que les vies qui s’y accrochent refusent d’être entièrement définies par elle.
C’est là que le documentaire devient plus qu’un film d’actualité. Il devient une archive. Une trace contre l’effacement. Dans les conflits contemporains, les images circulent partout, mais elles disparaissent aussi très vite. Elles sont vues, commentées, oubliées, remplacées. From Gaza with Love cherche à ralentir ce flux. À dire : regardez ces enfants, ces voix, ces morceaux de vie. Ne passez pas trop vite à autre chose.
Charles Villa insiste d’ailleurs sur cette dimension collective. “Ce documentaire vous appartient désormais”, écrit-il, en invitant le public à le partager, à le montrer “à vos amis, vos parents, vos familles”. La phrase dit quelque chose de la vocation du film : il ne s’agit pas seulement de sortir une œuvre, mais de la faire circuler comme un témoignage. Dans un moment où les images de Gaza peuvent être noyées dans le flux des réseaux sociaux, la circulation devient un acte politique.
Il faut sans doute prendre ce documentaire pour ce qu’il est : non pas une somme définitive sur Gaza, non pas une analyse exhaustive du conflit, mais un geste de témoignage. Et ce geste compte. Parce qu’à force de parler de Gaza en termes de stratégie, de droit international, de bilan, de cessez-le-feu, de diplomatie ou de rapports de force, on risque parfois de perdre le centre du sujet : les vies humaines.
From Gaza with Love semble vouloir replacer ces vies au premier plan. Pas de manière abstraite. Pas en les transformant en slogans. Mais en regardant les enfants, leur survie, leurs peurs, leurs paroles, leur capacité à rester vivants dans un monde qui s’effondre autour d’eux.
La force politique du film tient alors dans sa simplicité : quand un territoire est rendu inaccessible, filmer devient un acte de présence. Quand les morts deviennent des chiffres, montrer les vivants devient une résistance. Quand l’actualité use notre capacité d’attention, un documentaire peut encore nous obliger à regarder.
Charles Villa le dit lui-même : ce film “n’est qu’une première étape”. Il affirme vouloir continuer à “documenter et dénoncer l’enfer que vivent les Palestiniens”. Cette phrase replace le documentaire dans une continuité : From Gaza with Love n’est pas une conclusion, mais un point de départ. Une manière de dire que le cinéma, ici, ne vient pas après l’événement pour le commémorer. Il intervient pendant, au milieu du fracas, pour empêcher l’effacement.
Il ne s’agit pas seulement de savoir ce qui se passe à Gaza. Il s’agit de savoir ce que nous acceptons encore de voir. Et c’est peut-être cela, au fond, que dit From Gaza with Love : au milieu des ruines, il reste des visages. Tant qu’ils sont filmés, nommés, transmis, ils échappent un peu à l’effacement. Le cinéma ne sauve pas les enfants de Gaza. Mais il peut empêcher qu’on les enterre une seconde fois sous l’indifférence.