Pourquoi les séries américaines n’arrivent-elles pas à raconter Trump ?

Depuis 2016, Donald Trump hante les séries américaines. Pourtant, peu d’entre elles ont vraiment réussi à le raconter. Trop grotesque pour…

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Pourquoi les séries américaines n’arrivent-elles pas à raconter Trump ?

Depuis 2016, Donald Trump hante les séries américaines. Pourtant, peu d’entre elles ont vraiment réussi à le raconter. Trop grotesque pour la satire, trop réel pour la fiction, trop omniprésent pour être ignoré, il a placé la télévision américaine devant une impasse : comment représenter un pouvoir qui fonctionne déjà comme sa propre caricature ?

Il y a un paradoxe dans la fiction américaine contemporaine. Depuis l’élection de Donald Trump en 2016, puis son retour au pouvoir en 2024, les séries disposent d’une matière politique immense : une démocratie fragilisée, une droite radicalisée, une guerre permanente contre les médias, une justice attaquée, des institutions poussées dans leurs retranchements, une société fracturée par les réseaux sociaux et la désinformation. Tout est là. Et pourtant, quelque chose résiste.

Les séries américaines parlent beaucoup de l’Amérique de Trump. Elles racontent la paranoïa, la colère, la post-vérité, la tentation autoritaire, le complotisme, le racisme, le masculinisme, le culte du chef. Mais elles racontent rarement Trump lui-même. Comme si le personnage était devenu trop encombrant, trop spectaculaire, trop vulgaire pour entrer dans une fiction politique classique.

Depuis 2016, la télévision américaine tourne autour de lui. Elle le déguise, le déplace, le transforme. Elle en fait un président grotesque dans South Park, un super-héros fascisant dans The Boys, un cauchemar collectif dans American Horror Story: Cult, une crise de nerf des progressistes américains dans The Good Fight. Mais elle peine encore à produire la grande fiction politique de l’ère Trump.

Trop gros pour être inventé

La satire fonctionne généralement sur un principe simple : elle exagère le réel pour en révéler l’absurdité. Elle grossit les traits, pousse les situations à l’extrême, montre ce que le pouvoir cherche à dissimuler. Avec Trump, ce mécanisme se dérègle. Que peut encore exagérer la fiction lorsqu’un président gouverne par insultes, slogans, meetings interminables, outrances télévisuelles et mises en scène permanentes de lui-même ?

Trump pose un problème presque technique aux scénaristes : il est déjà écrit comme un personnage de série. Un milliardaire obsédé par son image, ancien animateur de télé-réalité, devenu président des États-Unis en promettant de sauver un pays qu’il décrit comme ravagé, puis revenu au pouvoir malgré les scandales, les procès, les violences politiques et les attaques contre les institutions. Si l’on inventait ce personnage dans une fiction réaliste, on le jugerait probablement trop grossier.

C’est ce que les séries ont très vite compris. Veep, qui excellait à montrer le cynisme et l’absurdité du pouvoir américain, a soudain semblé dépassée par le réel. House of Cards, qui reposait sur l’idée d’un pouvoir criminel mais discipliné, est devenu presque trop élégant pour l’époque. Même les thrillers politiques classiques paraissent mal équipés face à un président qui ne cache pas ses excès, mais les exhibe.

Car Trump ne fonctionne pas comme les figures habituelles du pouvoir dans la fiction américaine. Il n’est pas seulement l’homme du secret, du complot ou de la manipulation en coulisses. Il est l’homme du scandale permanent. Il dit l’énorme. Il montre la brutalité. Il transforme l’outrance en carburant politique. Le problème n’est pas qu’il dissimule ses dérives. Le problème est qu’il les rend visibles, et qu’une partie du pays l’applaudit pour cela.

Voilà pourquoi tant de séries préfèrent passer par l’allégorie. The Boys ne raconte pas Trump, mais Homelander. Et Homelander fonctionne peut-être mieux que Trump en fiction, parce qu’il permet de montrer ce que le trumpisme produit : la fascination pour la force brute, le mépris des faibles, la transformation du mensonge en spectacle, la fusion entre capitalisme, médias, politique et violence. Homelander n’est pas Trump. Il est le rêve intime du trumpisme : un chef qui pourrait tout dire, tout faire, tout écraser, et être aimé davantage pour cette raison même.

Une époque plus qu’un personnage

La plupart des séries américaines ont donc choisi de raconter l’atmosphère Trump plutôt que la présidence Trump. Elles ne filment pas toujours la Maison-Blanche, mais elles montrent ses effets : familles divisées, discours publics hystérisés, institutions fragilisées, vérité devenue optionnelle, haine banalisée.

The Good Fight est l’une des rares exceptions majeures. La série commence dans la sidération de l’élection de 2016 et fait de Trump une sorte de dérèglement général. Ce n’est pas seulement un président : c’est un bruit de fond, une fièvre, une contamination. Les personnages ont l’impression de vivre dans un monde qui a cessé d’obéir aux règles rationnelles auxquelles ils croyaient encore. La série raconte très bien cela : l’effondrement psychologique de progressistes persuadée que les institutions, la justice et les faits suffiraient à contenir la brutalité politique.

American Horror Story: Cult prend un autre chemin. La saison part du soir de l’élection de 2016 et transforme le choc politique en cauchemar collectif. Là encore, Trump est moins un personnage qu’un déclencheur. Ce qui intéresse la série, ce n’est pas son programme, mais ce qu’il libère : les peurs, les pulsions, les obsessions identitaires, les désirs de domination.

The Handmaid’s Tale, de son côté, a souvent été lue comme une série de l’ère Trump, même si son univers vient d’un roman antérieur. Son succès au moment de la première présidence Trump n’a rien d’un hasard : recul des droits des femmes, théocratie, autoritarisme, contrôle des corps, transformation de la politique en guerre culturelle. La série n’a pas besoin de nommer Trump pour faire écho à l’époque. Elle donne une forme dystopique à une peur très concrète : celle d’un retour en arrière rendu possible par les institutions elles-mêmes.

C’est là que se trouve la force, mais aussi la limite, des séries américaines. Elles excellent à représenter les conséquences du trumpisme. Elles sont beaucoup moins à l’aise lorsqu’il s’agit d’en raconter les mécanismes précis : la conquête du Parti républicain, la complicité des médias conservateurs, la radicalisation d’une base électorale, la faiblesse des contre-pouvoirs, l’opportunisme des grandes entreprises, la transformation du mensonge en identité politique. Autrement dit, elles racontent très bien la maladie démocratique. Elles racontent moins bien son fonctionnement.

Quand le scandale ne scandalise plus

Trump est aussi difficile à raconter parce qu’il défie l’un des ressorts fondamentaux de la fiction politique : la révélation. Dans beaucoup de séries, le récit avance parce qu’un secret finit par éclater. Un scandale est découvert. Une preuve est trouvée. Une manipulation est exposée. La vérité, même tardive, produit un effet.

Or le trumpisme fonctionne dans un monde où la révélation ne suffit plus. Les mensonges sont connus. Les contradictions sont visibles. Les outrances sont documentées. Les scandales s’empilent. Mais rien ne se passe comme prévu. La vérité ne détruit pas forcément le pouvoir. Elle peut même renforcer l’adhésion des partisans, qui y voient une attaque du système, des médias ou des élites. C’est peut-être le point le plus vertigineux pour les scénaristes : comment écrire une fiction politique dans un monde où le scandale ne scandalise plus ?

Une série classique aurait besoin de conséquences. Trump prospère précisément dans leur suspension. Il transforme chaque accusation en preuve de persécution, chaque critique en carburant. Sa force narrative ne vient pas de sa cohérence, mais de sa capacité à saturer l’espace. Il occupe tout. Il oblige tout le monde à réagir. Il impose son rythme, son vocabulaire, ses obsessions.

C’est pourquoi South Park reste un cas à part. L’animation satirique, plus réactive, plus libre, plus grotesque, peut répondre à Trump sur son propre terrain : l’outrance. Mais même South Park a parfois semblé reconnaître son épuisement. Comment continuer à faire rire d’un réel qui a déjà adopté les codes du cartoon ?

Depuis le retour de Trump au pouvoir, ce malaise semble encore plus fort. Plus la situation politique se durcit, plus une partie de la fiction américaine paraît prudente. Les grandes séries de prestige préfèrent souvent contourner. Elles parlent d’autoritarisme, de crise démocratique, de médias, de milliardaires, de violences sociales. Mais elles évitent de faire de Trump le centre direct du récit.

La difficulté des séries américaines à raconter Trump révèle donc une crise plus profonde du récit politique. Les États-Unis ont su transformer leurs traumatismes en fiction : le 11-Septembre, la guerre contre le terrorisme, la torture, la surveillance, les fractures raciales, les mensonges d’État. Les années Bush ont nourri tout un imaginaire sécuritaire et paranoïaque. Avec Trump, le problème est différent. Il ne s’agit pas seulement d’une politique ou d’une guerre, mais d’un dérèglement de la réalité commune.

Trump n’a pas seulement changé le contenu du pouvoir. Il a changé sa forme. Il a transformé la présidence en performance permanente, la politique en télé-réalité, le mensonge en appartenance, la violence verbale en preuve d’authenticité.

Face à cela, les séries américaines semblent condamnées à deux options : le réalisme impuissant ou l’allégorie spectaculaire. Si elles montrent Trump tel quel, elles risquent de paraître moins fortes que le réel. Si elles l’exagèrent, elles risquent de tomber dans la caricature inutile. Alors elles inventent des doubles : Homelander, Gilead, les sectes, les milliardaires, les plateformes, les complots, les dystopies.

Ces détours ne sont pas forcément des échecs. Parfois, ils disent même mieux l’époque qu’un portrait frontal. Mais il manque encore la grande série qui raconterait Trump non comme une anomalie grotesque, mais comme le produit logique d’un système.