Dans un ancien orphelinat anglais, Abdullah Hashem dirige une communauté religieuse aux nombreux traits sectaires. Ses fidèles le considèrent comme une figure messianique, lui prêtent des pouvoirs surnaturels et certains ont vendu leurs biens pour soutenir le mouvement. Aujourd’hui visé par une vaste enquête policière, le groupe présente pourtant un paradoxe : dans plusieurs pays, ses membres sont eux-mêmes victimes de persécutions religieuses.

Une religion où Platon côtoie Mahomet

À première vue, Webb House ressemble encore à ce qu’il a longtemps été : un vaste bâtiment de briques posé au milieu de la campagne anglaise, à Crewe, entre Manchester et Birmingham. Ancien orphelinat, le lieu abrite désormais une communauté religieuse dont les croyances semblent parfois sorties d’un roman fantastique. Des familles y vivent, des enfants y grandissent, des hommes portent souvent un bonnet noir et, dans une pièce transformée en lieu de culte, les murs sont couverts de représentations de figures religieuses. Au centre de cet univers se trouve Abdullah Hashem, un Américano-Égyptien né en 1983 qui se présente comme une figure messianique, le successeur légitime des prophètes et, plus étonnant encore, comme le véritable pape. Certains de ses fidèles lui attribuent même des pouvoirs surnaturels. Il pourrait guérir les malades et faire disparaître la Lune.

Le mouvement qu’il dirige s’appelle l’Ahmadi Religion of Peace and Light. Il a été fondé au milieu des années 2010 et puise une partie de ses références dans l’islam chiite, tout en développant une doctrine qui s’en éloigne profondément. Abdullah Hashem y est présenté comme le Qaim, une figure messianique annoncée par les prophéties et appelée à jouer un rôle déterminant à la fin des temps. Mais la religion qu’il prêche emprunte à bien d’autres traditions. Jésus, Mahomet et Moïse y côtoient Bouddha, Krishna, Confucius, Platon ou encore des divinités de l’Antiquité. Le mouvement affirme que ces figures auraient toutes été envoyées par un même Dieu à différentes périodes de l’histoire humaine. Dans cette théologie où les frontières habituelles entre religions s’effacent, le voile islamique ne serait pas obligatoire, le Ramadan devrait être célébré en décembre et la véritable Kaaba se trouverait non pas à La Mecque mais à Pétra, en Jordanie.

À ce syncrétisme religieux viennent s’ajouter des croyances beaucoup plus déroutantes. Les textes attribués au mouvement mélangent révélations spirituelles, prophéties, références aux Illuminati et récits sur des extraterrestres capables d’influencer les dirigeants de la planète. Son ouvrage central, The Goal of the Wise, contient également des prescriptions médicales très éloignées de toute pratique scientifique. Le Guardian rapportait notamment en 2025 un passage affirmant que l’épilepsie pourrait être soignée à l’aide d’un oiseau de paradis placé sur les parties génitales du malade. Le mouvement assure que ce type de pratique n’est pas appliqué et affirme encourager ses membres à recourir au système de santé britannique. Mais les récits de guérisons miraculeuses occupent tout de même une place importante dans l’imaginaire de la communauté. Dans une vidéo étudiée par le quotidien britannique, une enfant raconte ainsi que des douleurs abdominales auraient disparu après qu’Abdullah Hashem eut posé la main sur son ventre.

Le gourou fascine d’autant plus que son parcours possède une ironie presque parfaite. Avant de devenir lui-même une figure messianique, Abdullah Hashem s’intéressait aux sectes et aux faux prophètes. À la fin des années 2000, il participe à des documentaires consacrés à des mouvements ésotériques et explique vouloir contribuer à démasquer certaines impostures religieuses.

Quelques années plus tard, il se trouve de l’autre côté du miroir. Il fonde sa propre religion, affirme occuper une place unique dans l’histoire spirituelle de l’humanité et devient, aux yeux de ses fidèles, bien davantage qu’un simple chef religieux. Dans certaines vidéos, des disciples parlent de lui comme d’un père ou d’un imam. Un adolescent va jusqu’à le qualifier de Dieu. D’autres hommes se présentent comme ses « soldats » et déclarent être prêts à mourir pour lui.

C’est précisément cette place accordée au chef qui alimente depuis plusieurs années les soupçons d’emprise. Plusieurs anciens membres racontent avoir donné des sommes importantes au mouvement après avoir été encouragés à consacrer une partie de leurs ressources à la construction d’un futur « État divin ». Certains disent avoir vendu des biens ou versé l’intégralité de sommes reçues à l’occasion d’un mariage. D’autres affirment avoir progressivement pris leurs distances avec leur famille ou leurs proches extérieurs à la communauté. L’organisation rejette ces accusations de contrôle coercitif. Elle assure que les contributions financières restent volontaires et compare le fonctionnement de sa communauté à celui d’autres ordres religieux dans lesquels les membres mettent une partie de leurs ressources en commun.

Des enfants élevés à l’écart

La présence d’enfants à Webb House a également attiré l’attention. Plusieurs familles y vivent de manière permanente et certains enfants sont instruits à domicile. Abdullah Hashem a lui-même critiqué l’influence de l’éducation traditionnelle et encouragé ses fidèles à choisir l’enseignement à la maison lorsqu’il est autorisé. Là encore, le mouvement affirme que les familles sont libres de leurs décisions. Mais les interrogations sur le quotidien des enfants ont pris une dimension beaucoup plus sérieuse au printemps 2026, lorsque la police britannique a lancé une vaste opération visant plusieurs membres de la communauté.

Le 29 avril, plus de 500 policiers ont été mobilisés sur plusieurs sites de Crewe. Abdullah Hashem et plusieurs autres personnes ont été arrêtés dans le cadre d’une enquête portant notamment sur des accusations de violences sexuelles graves, de mariage forcé, de traite d’êtres humains et d’esclavage moderne. Les autorités ont toutefois pris soin de préciser qu’elles enquêtaient sur des personnes et sur des faits présumés, et non sur une religion en tant que telle. L’enquête s’est poursuivie durant l’été 2026, avec de nouvelles arrestations et des préoccupations exprimées concernant le bien-être de certains enfants ayant vécu au sein du groupe. À ce stade, ces accusations restent l’objet d’investigations et ne constituent pas des condamnations.

L’histoire serait pourtant trop simple si l’Ahmadi Religion of Peace and Light pouvait être réduite à la caricature d’une secte extravagante dirigée par un homme qui prétend faire disparaître la Lune. Car ses membres sont aussi réellement persécutés dans plusieurs pays. Leur interprétation de l’islam, leur conception de la place des femmes, leurs positions relativement ouvertes sur certaines minorités sexuelles ou encore leur remise en cause de plusieurs dogmes religieux les ont placés en conflit avec des autorités politiques et religieuses. Des membres du mouvement ont été arrêtés ou inquiétés dans différents pays. En 2023, des experts des Nations unies s’étaient notamment alarmés du sort de plus d’une centaine de fidèles bloqués à la frontière entre la Turquie et la Bulgarie, estimant qu’un retour forcé vers leur pays d’origine pouvait les exposer à de graves violations de leurs droits.

C’est ce qui rend l’affaire plus complexe qu’elle n’en a l’air. Un groupe peut être victime de persécutions religieuses dans un pays et faire simultanément l’objet d’accusations graves concernant son fonctionnement interne ailleurs. Défendre la liberté de conscience de ses membres ne revient pas à fermer les yeux sur d’éventuelles dérives. Et enquêter sur ces dérives ne devrait jamais servir de justification à leur persécution.

Le vieux messianisme à l’âge de TikTok

L’Ahmadi Religion of Peace and Light est aussi une secte parfaitement adaptée à son époque. Les vieux ingrédients du messianisme sont toujours là : un chef charismatique, des prophéties, des miracles, l’annonce d’un nouvel ordre, la conviction de posséder une vérité ignorée par le reste du monde. Mais la diffusion de cette croyance passe désormais par YouTube, TikTok et les réseaux sociaux. Les sermons circulent en vidéo, les textes religieux sont disponibles en ligne et les fidèles peuvent rejoindre une communauté internationale sans jamais avoir mis les pieds à Crewe.

C’est peut-être finalement ce qui rend Abdullah Hashem si fascinant. Son histoire semble appartenir à deux époques à la fois. Elle évoque les grands mouvements messianiques du XXe siècle, construits autour d’un chef à qui l’on attribue des pouvoirs extraordinaires. Mais elle montre aussi ce que ces mouvements peuvent devenir à l’âge des plateformes numériques : plus rapides à diffuser, plus internationaux, plus difficiles à cerner. Quant à la Lune, malgré les pouvoirs que certains disciples prêtent à leur « pape », elle continue de se lever chaque soir. Pour l’instant.