Dans les années 1980, le sida a durablement associé homosexualité masculine, maladie et mort dans l’imaginaire collectif. Quarante ans plus tard, le chemsex fait surgir des mots familiers : « fléau », « épidémie », « ravages », parfois même « nouveau sida ». Les risques sanitaires sont réels et les alertes nécessaires. Mais une question demeure : pourquoi, lorsqu’il est question de sexualité entre hommes, le désir semble-t-il si souvent devoir être raconté à travers le danger ?
Avant même le sida, une sexualité à soigner
En mai 2026, le psychiatre et addictologue Jean-Victor Blanc publie Des amours chimiques, un livre consacré aux personnes qu’il accompagne pour des usages problématiques liés au chemsex. Dans Le Monde, il rapproche leur situation de celle des premières années du sida : des hommes homosexuels meurent à nouveau de pathologies associées au sexe et à la honte, parfois dans une relative indifférence. La comparaison est suffisamment forte pour retenir l’attention. Elle n’est d’ailleurs pas nouvelle : depuis plusieurs années, le chemsex est régulièrement présenté comme un possible « sida numéro 2 », une formule que des médecins eux-mêmes ont mise en garde contre son caractère sensationnaliste et stigmatisant.
Le parallèle dit pourtant quelque chose qui dépasse le seul chemsex. Depuis plusieurs décennies, la sexualité des hommes gays semble entretenir avec le danger une relation particulière dans le récit public. Elle est rarement simplement sexuelle. Elle devient facilement un problème sanitaire, une conduite à risque, un objet d’expertise ou une menace dont il faudrait mesurer les conséquences. Ce regard n’est évidemment pas né de rien : le VIH a réellement ravagé plusieurs générations d’hommes homosexuels et le chemsex peut réellement provoquer dépendances, overdoses, infections, troubles psychiatriques ou isolement. Mais reconnaître ces réalités n’interdit pas de regarder aussi la manière dont elles sont racontées. Entre prévenir un risque et transformer toute une sexualité en récit de catastrophe, il existe une frontière que l’histoire a déjà montré dangereusement facile à franchir.
L’association entre homosexualité et pathologie précède largement l’apparition du VIH. Pendant une grande partie du XXe siècle, la médecine occidentale elle-même a participé à définir l’homosexualité comme une anomalie psychique. L’American Psychiatric Association ne la retire de son manuel diagnostique qu’en 1973. L’Organisation mondiale de la santé attendra le 17 mai 1990 pour cesser de la classer parmi les troubles mentaux. Pendant des décennies, le désir homosexuel n’a donc pas seulement été condamné moralement ou pénalement : il a également été transformé en objet médical, quelque chose que la science devait expliquer, corriger ou guérir.
Cette histoire compte parce qu’elle a installé une habitude culturelle particulièrement résistante : regarder la sexualité gay par ce qui serait supposé ne pas fonctionner en elle. Ses dangers, ses excès, ses traumatismes, ses contaminations. L’hétérosexualité peut évidemment être violente, addictive, non protégée ou associée à des consommations de drogues ; elle demeure pourtant suffisamment considérée comme la norme pour ne pas être définie dans son ensemble par ces situations. L’homosexualité masculine a longtemps bénéficié d’un privilège beaucoup moins enviable : le comportement de certains hommes peut rapidement devenir le commentaire de la sexualité de tous.
L’arrivée du sida va donner à cette vieille association entre homosexualité, corps et maladie une puissance terrifiante. Le 5 juin 1981, le CDC américain rapporte cinq cas inhabituels de pneumocystose chez de jeunes hommes homosexuels de Los Angeles ; deux sont déjà morts. Il s’agit du premier signalement scientifique de ce qui deviendra le sida. Dans les mois qui suivent, d’autres cas apparaissent et l’épidémie est immédiatement associée aux hommes gays. L’expression « gay-related immune deficiency », ou GRID, circule même avant que le nom AIDS ne s’impose.
Une catastrophe sanitaire réelle rencontre alors une homophobie qui, elle, existait bien avant l’épidémie. Des recherches consacrées à la presse de l’époque montrent comment le sida a pu servir à représenter l’identité et le désir homosexuels comme intrinsèquement suspects ou dangereux. En France aussi, les travaux sur la construction médiatique de l’épidémie ont relevé la place occupée par les discours sur « l’autre », notamment les homosexuels, dans la manière de donner un sens à cette nouvelle maladie.
Quand une épidémie devient un jugement moral
Le sida ne faisait évidemment aucune distinction morale entre les personnes qu’il contaminait. Mais les sociétés, elles, en ont fait une. Parce que les premiers cas occidentaux visibles concernaient de nombreux hommes gays, la maladie a rapidement été interprétée non seulement comme une menace médicale mais comme la conséquence d’un mode de vie. Une partie de la droite religieuse américaine a pu présenter l’épidémie comme une punition frappant une sexualité considérée comme immorale. Des travaux historiques rappellent ainsi comment la peur d’une maladie inconnue s’est combinée à l’homophobie pour produire culpabilisation, discrimination et peur de la « contamination » représentée par les homosexuels eux-mêmes.
Cette confusion entre risque associé à certaines pratiques et danger attribué à une identité est essentielle. Le VIH se transmet par certaines voies biologiques ; être homosexuel n’en constitue évidemment pas une. Pourtant, pendant des années, les deux réalités ont été culturellement entremêlées. Le corps gay devient le lieu visible de l’épidémie, et sa sexualité l’explication spontanée. L’ONUSIDA rappelle encore aujourd’hui que la stigmatisation, la discrimination et la criminalisation des relations entre personnes de même sexe constituent elles-mêmes des obstacles à la prévention, au dépistage et aux soins. Autrement dit, présenter une population comme dangereuse ne protège pas sa santé : cela peut précisément rendre la prévention plus difficile.
L’histoire du sida contient pourtant un autre récit, beaucoup moins misérabiliste. Face à une catastrophe que les pouvoirs publics ont souvent tardé à prendre à la hauteur de sa gravité, les communautés gays ont inventé des formes extraordinaires d’entraide, de prévention et de mobilisation politique. Elles ont imposé la parole des malades, participé à transformer la recherche clinique, popularisé le safer sex et contribué à faire de la réduction des risques une politique de santé publique. Le sida n’est pas seulement l’histoire d’une sexualité qui aurait conduit à la catastrophe. C’est aussi celle d’une communauté qui a transformé radicalement la manière de penser la santé.
Quarante ans plus tard, cette mémoire devrait rendre particulièrement prudent lorsqu’un nouveau phénomène est présenté comme la prochaine catastrophe homosexuelle.
Il serait absurde, à l’inverse, de faire de la critique de la stigmatisation un prétexte pour minimiser le chemsex. La pratique désigne l’utilisation de certaines substances psychoactives dans un contexte sexuel, notamment pour augmenter le désir, intensifier les sensations, désinhiber ou prolonger les rapports. En France, les produits observés comprennent notamment des cathinones de synthèse, le GHB ou le GBL et, de manière croissante, la kétamine. Une fraction des pratiquants recourt également à l’injection, appelée « slam ». L’Observatoire français des drogues et des tendances addictives documente des conséquences pouvant inclure intoxications, surdoses, dépendances, dommages liés à l’injection, troubles psychiques ou infections.
Ce n’est donc pas une invention médiatique. Mais ce n’est pas non plus une pratique qui concernerait tous les hommes gays. Dans les enquêtes ERAS de Santé publique France, 13 % des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes interrogés en 2023 déclaraient avoir pratiqué le chemsex au cours des six mois précédents, contre 12 % en 2021. Surtout, Santé publique France observe que les indicateurs sont restés globalement stables depuis 2017 dans ces enquêtes. La pratique est associée à davantage de comportements exposant au VIH et aux autres IST ainsi qu’à des signes de détresse psychosociale, ce qui justifie pleinement le développement de dispositifs spécifiques de prévention et d’accompagnement.
Ces données obligent précisément à sortir des deux caricatures. Non, le chemsex n’est pas un fantasme destiné à salir les homosexuels. Oui, certaines personnes voient leur santé, leur vie sociale ou leur sexualité profondément dégradées par des consommations devenues incontrôlables. Mais pratiquer le chemsex et souffrir d’une addiction ne sont pas deux formulations interchangeables. Faire disparaître cette distinction revient à ne plus parler des personnes qui rencontrent un problème : on transforme une pratique en identité et l’identité en problème.
C’est là que le vocabulaire médiatique compte. « Ravages », « fléau », « spirale infernale », « nouveau sida » : ces mots attirent l’attention, mais ils racontent aussi quelque chose avant même que l’article commence. Ils fabriquent un paysage dans lequel la sexualité gay redevient un territoire inquiétant, peuplé de produits, de contaminations, de pratiques extrêmes et de corps qui finissent aux urgences. Les personnes qui vivent un chemsex maîtrisé disparaissent du cadre. Celles qui ne pratiquent pas du tout disparaissent évidemment avec elles. Il ne reste que le cas spectaculaire.
Pourquoi parle-t-on de « chemsex » chez les gays ?
Une étude publiée par Santé publique France en mai 2026 apporte à ce débat un élément particulièrement intéressant. Les chercheurs se sont penchés sur la consommation de substances psychoactives dans un contexte sexuel au sein de la population générale. Leur constat est simple : ces usages restent minoritaires, mais ils ne concernent pas uniquement les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Des hommes et des femmes ayant des partenaires de sexes différents consomment eux aussi des produits dans le cadre de leur sexualité. Or les auteurs relèvent que les politiques de santé appréhendent ces pratiques « quasi exclusivement » à travers la catégorie du chemsex, elle-même étroitement associée aux HSH.
Ce constat ne signifie pas que le terme serait inutile. Certaines configurations du chemsex se sont effectivement développées dans des sociabilités gays spécifiques, avec leurs produits, leurs usages, leurs applications et leurs codes. Les besoins de prévention peuvent donc être particuliers. Mais la comparaison révèle quelque chose de notre regard : lorsque sexe et drogues se rencontrent chez les hommes gays, cette association obtient un nom, devient un phénomène et produit une catégorie de santé publique. Lorsque des pratiques comparables existent ailleurs, elles restent beaucoup plus souvent dissoutes dans la catégorie générale des usages de drogues ou des comportements sexuels.
Nommer permet de voir et donc d’agir. C’est indispensable. Mais nommer peut également produire l’impression qu’une pratique appartient naturellement à une population. Or le danger commence précisément lorsque « certains hommes gays pratiquent le chemsex » se transforme, par répétition, en « le chemsex est un problème de la communauté gay », puis en une association beaucoup plus diffuse entre homosexualité masculine, drogues et sexualité incontrôlée.
Le paradoxe est cruel : pour obtenir des moyens, il faut rendre le problème visible. Mais plus le problème devient visible, plus la population concernée risque d’être réduite à celui-ci.
C’est peut-être ici que réside la différence la plus profonde. Lorsqu’une personne hétérosexuelle connaît une addiction sexuelle, une IST, une consommation problématique de cocaïne ou une relation destructrice, nous sommes généralement capables de distinguer son expérience de l’hétérosexualité dans son ensemble. Personne n’en conclut que le sexe entre hommes et femmes constitue intrinsèquement un comportement dangereux. La norme possède ce privilège extraordinaire : ses catastrophes restent individuelles.
Les minorités disposent moins souvent de cette protection. Leur visibilité est plus fragile et chaque récit négatif peut acquérir une valeur représentative démesurée. Le gay toxicomane ne risque pas seulement d’être perçu comme un toxicomane : il peut devenir une représentation du sexe gay. Le gay séropositif n’a longtemps pas seulement été un malade : son corps a servi de preuve à tous ceux qui voulaient présenter l’homosexualité comme une conduite pathologique. C’est pourquoi la manière de raconter le chemsex ne constitue pas une question secondaire de vocabulaire. Elle s’inscrit dans une histoire où la sexualité homosexuelle a très longtemps dû prouver qu’elle n’était ni une maladie, ni une menace, ni une condamnation.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait produire l’image inverse d’une sexualité gay nécessairement heureuse, saine et libérée. Ce serait une autre caricature. La liberté sexuelle comprend aussi le droit de parler de ce qui fait mal : dépendance, solitude, recherche de performance, difficultés à vivre une sexualité sans produits, consentement fragilisé, isolement après des sessions de plusieurs heures ou plusieurs jours. Santé publique France observe d’ailleurs chez une partie des pratiquants des marqueurs de détresse psychosociale et appelle à articuler réduction des risques, santé sexuelle et accompagnement psychosocial.
Mais poser ces questions oblige justement à s’intéresser aux personnes plutôt qu’à condamner leurs pratiques. Pourquoi certains hommes ont-ils besoin de produits pour réussir à abandonner leurs inhibitions ? Quelle place prennent la solitude, le rejet, la précarité, la sérophobie ou la pression à la performance sexuelle ? Pourquoi certaines personnes n’arrivent-elles plus à retrouver du plaisir sans substances ? Comment agir avant que la consommation devienne destructrice ? Ces questions sont moins spectaculaires que « Le chemsex sera-t-il le nouveau sida ? ». Elles sont probablement beaucoup plus utiles.
La panique morale ne soigne personne
La leçon du sida devrait précisément être celle-là. La honte n’a jamais été un outil efficace de santé publique. Présenter les malades comme responsables de leur maladie n’a pas arrêté le VIH. Présenter les gays comme une population contaminante n’a pas protégé les hétérosexuels. Au contraire, l’ONUSIDA continue de rappeler que la stigmatisation et la discrimination éloignent les populations les plus exposées des services de prévention et de soins.
La réponse la plus efficace au chemsex emprunte d’ailleurs beaucoup à ce que les militants du sida ont contribué à inventer : la réduction des risques. Il ne s’agit pas d’exiger que toute personne arrête immédiatement de consommer avant de mériter de l’aide, mais de partir de la réalité de ses pratiques pour diminuer les dommages, informer sur les produits, favoriser le dépistage, prévenir les overdoses, fournir du matériel adapté et proposer un accompagnement lorsque la personne souhaite réduire ou arrêter sa consommation. La MILDECA présente aujourd’hui cette approche comme une politique fondée à la fois sur le pragmatisme, les sciences et l’humanisme ; elle rappelle elle-même que la réduction des risques s’est structurée en France dans le contexte de l’épidémie de VIH.
Ce n’est pas anodin. Là où la panique morale désigne des coupables, la réduction des risques cherche des solutions. Les dispositifs consacrés au chemsex vont aujourd’hui précisément dans cette direction. Les pouvoirs publics reconnaissent la nécessité d’articuler addictologie, santé sexuelle, santé mentale et travail communautaire, tandis que des associations comme AIDES ont développé des actions d’information et d’accompagnement au plus près des pratiques.
Il serait donc faux de dire que le sida et le chemsex n’ont rien en commun. Ils touchent en partie les mêmes populations. Ils interrogent tous deux la santé sexuelle, la consommation de produits et la capacité des institutions à entendre les besoins spécifiques des hommes gays. Ils ont également obligé les associations LGBT+ et de lutte contre le VIH à inventer des réponses communautaires là où les dispositifs classiques étaient parfois insuffisants.
Mais les présenter comme deux épisodes d’une même catastrophe homosexuelle fait perdre l’essentiel. Le sida était une pandémie infectieuse qui a tué des millions de personnes dans le monde. Le chemsex désigne un ensemble de pratiques dont les trajectoires et les conséquences sont extrêmement diverses. Les confondre revient à transformer une comparaison historique utile en raccourci spectaculaire.
Surtout, cela réactive un récit beaucoup plus ancien : celui d’une liberté homosexuelle qui porterait toujours en elle sa propre punition. Après l’émancipation viendrait l’excès. Après le plaisir, la maladie. Après la libération sexuelle, la catastrophe sanitaire. Comme si le sexe gay ne pouvait jamais être simplement une composante de la vie humaine, avec ses joies, ses banalités, ses désastres et ses contradictions, mais devait continuellement produire une leçon.
Parler des morts du chemsex est indispensable. Parler des addictions, des overdoses, du consentement et des détresses psychiques l’est tout autant. Mais on peut le faire sans transformer chaque homme gay en victime potentielle d’une nouvelle épidémie et sans convoquer le spectre du sida à chaque fois qu’une partie de la communauté rencontre un problème de santé.
Quarante ans après le début de l’épidémie de VIH, la véritable leçon pourrait même être exactement inverse : les homosexuels n’ont pas besoin qu’on leur explique une nouvelle fois que leur sexualité est dangereuse. Ils ont besoin d’une politique de santé qui considère que leur vie vaut suffisamment pour être protégée sans être jugée.