Et si les robots cotisaient aussi ?

L’automatisation transforme déjà le travail, les salaires et la répartition de la richesse. Mais notre modèle social continue de reposer…

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Et si les robots cotisaient aussi ?

L’automatisation transforme déjà le travail, les salaires et la répartition de la richesse. Mais notre modèle social continue de reposer massivement sur les cotisations issues du travail humain. Si les machines, les logiciels et l’IA produisent une part croissante de la valeur, pourquoi ne contribueraient-ils pas, eux aussi, à la solidarité ?

Une économie de plus en plus automatisée

L’automatisation n’est plus seulement une affaire d’usines. Pendant longtemps, elle a été associée aux robots industriels, aux chaînes de montage, aux bras mécaniques capables de souder, d’assembler ou de peindre plus vite que les ouvriers. Cette première vague a transformé l’industrie, supprimé certains emplois et déplacé une partie de la valeur vers le capital technique. Depuis une vingtaine d’années, une autre automatisation s’est installée, plus discrète : celle des logiciels. Dans les banques, les assurances, les services administratifs, la relation client ou la comptabilité, des tâches autrefois effectuées par des salariés sont désormais prises en charge par des systèmes automatisés. Cela ne se traduit pas toujours par des licenciements visibles. Souvent, c’est plus silencieux : postes non remplacés, recrutements gelés, équipes réduites. Avec l’intelligence artificielle générative, une nouvelle étape est franchie. L’IA peut rédiger, traduire, résumer, coder, analyser des documents, produire des images, répondre à des clients ou générer des contenus marketing. Des tâches qui relevaient jusque-là de compétences humaines, parfois très qualifiées, peuvent désormais être réalisées en quelques secondes par des systèmes techniques.

Le problème n’est pas que ces technologies existent. Le problème est que notre modèle social n’a pas été conçu pour cette économie-là. Le modèle social français repose encore largement sur les cotisations assises sur les salaires. Pendant des décennies, la logique était simple : plus l’économie créait d’emplois, plus la masse salariale augmentait, plus les ressources sociales progressaient. Mais cette mécanique devient fragile lorsque la richesse augmente sans que l’emploi ou les salaires suivent au même rythme. Lorsqu’une entreprise automatise une activité, elle peut produire davantage, réduire ses coûts, accroître ses marges et diminuer sa masse salariale. Autrement dit, elle crée parfois plus de valeur tout en contribuant moins, proportionnellement, au financement du système social. C’est là que se situe l’absurdité actuelle : la valeur produite par le travail humain cotise, mais la valeur produite par l’automatisation échappe largement à cette logique contributive.

Une injustice entre les humains et les machines

Prenons un exemple simple. Une entreprise remplace une partie de son service client par des agents conversationnels. Elle traite plus de demandes, plus rapidement, avec moins de salariés. Sa productivité augmente, ses coûts diminuent, ses profits peuvent progresser. Mais les cotisations liées aux emplois supprimés ou non créés disparaissent. La richesse existe toujours, parfois davantage qu’avant, mais elle ne passe plus par l’assiette traditionnelle de la solidarité. Cette situation crée aussi une inégalité entre les secteurs. Les activités très automatisées, comme certaines plateformes numériques, la finance algorithmique, les assurances ou la logistique robotisée, peuvent générer beaucoup de valeur avec relativement peu de salariés. À l’inverse, les secteurs peu automatisables, comme le soin, l’éducation, l’aide à domicile, la culture, l’hôtellerie-restauration ou les services de proximité, reposent encore massivement sur le travail humain. Résultat : les secteurs qui emploient beaucoup continuent de financer fortement la solidarité par les cotisations, alors même qu’ils ont souvent des marges plus faibles. Les secteurs qui automatisent beaucoup, eux, peuvent réduire leur contribution relative tout en captant davantage de valeur. C’est une forme de prime à la substitution du travail humain. Non seulement l’entreprise économise sur les salaires, mais elle réduit aussi indirectement sa participation au financement du modèle social.

Il ne s’agit donc pas d’opposer technologie et travailleurs. Il s’agit de poser une question de justice : si les gains de productivité viennent de plus en plus des machines, pourquoi la solidarité continuerait-elle à reposer presque uniquement sur les humains ? L’expression “taxe robot” est souvent caricaturée. Elle donne l’impression qu’il faudrait compter chaque machine, chaque logiciel, chaque algorithme, puis leur attribuer une sorte de fiche de paie fictive. Ce serait absurde et inefficace. La vraie question n’est pas de taxer les robots un par un. Elle est de faire contribuer la valeur ajoutée produite par l’automatisation. C’est dans cette logique que pourrait être créée une cotisation sur la valeur ajoutée automatisée, ou CVAA. Son principe serait simple : lorsqu’une entreprise tire une partie significative de sa croissance de l’automatisation substitutive, une fraction de cette valeur devrait contribuer au financement de la protection sociale. Cette cotisation ne viserait pas l’innovation en tant que telle. Elle ne frapperait pas une entreprise parce qu’elle achète un logiciel, installe un robot ou utilise de l’IA. Elle s’appliquerait lorsque l’automatisation permet de créer de la valeur en remplaçant du travail humain, donc en réduisant l’assiette actuelle des cotisations.

Reste la question la plus délicate : comment mesurer cette valeur ? On ne peut pas se contenter de dire que si la valeur ajoutée augmente plus vite que la masse salariale, alors c’est forcément grâce à l’automatisation. Ce serait trop simpliste. La CVAA devrait donc reposer sur plusieurs indicateurs : évolution de la valeur ajoutée, masse salariale, investissements technologiques, productivité sectorielle, recours à l’IA ou à des systèmes automatisés. L’objectif ne serait pas de surveiller chaque robot, mais d’identifier les situations où la substitution du travail humain devient suffisamment nette pour justifier une contribution spécifique. Un indicateur national d’automatisation pourrait être construit par une institution indépendante, comme l’INSEE, à partir de données déjà disponibles.

Inventer une solidarité automatisée

Faire cotiser l’automatisation ne doit pas servir à remplir indistinctement les caisses de l’État. Pour être comprise et acceptée, cette contribution devrait être clairement fléchée vers les conséquences sociales de l’automatisation : formation, reconversion, accompagnement des travailleurs, sécurisation des parcours professionnels, soutien aux métiers non automatisables. Car l’automatisation crée une double tension. D’un côté, elle réduit certaines recettes sociales en diminuant la part du travail humain dans la production. De l’autre, elle augmente les besoins : reconversions plus fréquentes, carrières discontinues, métiers fragilisés, nécessité de formation continue. Il serait donc logique que les gains issus de l’automatisation financent en partie les transitions qu’elle rend nécessaires. Cette réforme permettrait aussi de soutenir les métiers du lien, du soin, de l’éducation et de la présence humaine. Dans une société de plus en plus automatisée, ces métiers deviennent encore plus précieux. Pourtant, ils restent souvent mal rémunérés, sous-dotés, fragilisés.

Une objection revient toujours : taxer l’automatisation freinerait l’innovation. Mais une CVAA bien pensée ne viserait pas l’investissement technologique lui-même. Elle viserait les gains nets issus de la substitution du travail humain. Une entreprise qui utilise l’IA pour aider ses salariés, améliorer leurs conditions de travail ou réduire les tâches pénibles ne devrait pas être pénalisée. Il faut distinguer l’automatisation augmentative, qui renforce le travail humain, de l’automatisation substitutive, qui le remplace. Le but n’est pas de ralentir le progrès technique, mais d’éviter qu’il serve uniquement à réduire la masse salariale et à concentrer les profits. Faire cotiser l’automatisation, c’est aussi une question de souveraineté. Une partie croissante de la valeur produite en France dépend de logiciels, de plateformes, de clouds, de systèmes d’IA et d’infrastructures numériques contrôlés par de grands groupes internationaux. Sans mécanisme de contribution adapté, la France risque de devenir un territoire d’extraction de données, de travail et de valeur, sans récupérer une part suffisante de cette richesse pour financer son modèle social. Les algorithmes ne naissent pas dans le vide. Ils reposent sur des infrastructures publiques, des travailleurs formés, des données produites par la société, des marchés solvables, une stabilité institutionnelle, un droit, une énergie, des réseaux. Il n’y a donc rien d’illégitime à demander que cette valeur retourne en partie vers le collectif.

La question n’est pas de savoir s’il faut accepter ou refuser l’automatisation. Elle est déjà là. La vraie question est politique : qui bénéficiera des gains qu’elle produit ? Si ces gains se concentrent dans quelques entreprises, l’automatisation deviendra une machine à fragiliser l’État social. Si, au contraire, une partie de cette richesse finance les retraites, la santé, le chômage, la formation et les reconversions, elle peut devenir un levier de progrès collectif. La France a su inventer la Sécurité sociale dans un monde dominé par le salariat industriel. Elle doit maintenant inventer une nouvelle étape : une solidarité capable d’intégrer les machines, les logiciels et l’intelligence artificielle dans le financement du bien commun. Car le problème n’est pas que les robots travaillent. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, ils ne cotisent pas.