Rébecca Chaillon, le corps politique qui dérange
Avec ses performances radicales, charnelles et afroféministes, Rébecca Chaillon bouscule la scène française. En mettant au centre les corps…
Avec ses performances radicales, charnelles et afroféministes, Rébecca Chaillon bouscule la scène française. En mettant au centre les corps noirs, gros, queer, désirants et blessés, elle transforme le théâtre en lieu de confrontation politique. Et révèle, par les violences qu’elle suscite, ce que la société française préfère encore taire.
L’intime comme champ de bataille
Il y a des artistes que l’on regarde. Et puis il y a celles qui nous regardent en retour. Rébecca Chaillon appartient à cette seconde catégorie. Sur scène, elle ne se contente pas de jouer, de raconter ou de représenter. Elle expose. Elle renverse. Elle déplace le spectateur hors de sa position confortable.
Autrice, metteuse en scène, performeuse et comédienne, Rébecca Chaillon a fait du corps un champ de bataille politique. Le sien, d’abord. Puis celui des femmes noires, des corps gros, queer, marginalisés, fétichisés, humiliés ou rendus invisibles par l’ordre social dominant. Dans un paysage théâtral français dont elle souligne elle-même le poids écrasant des références blanches et masculines, elle impose une présence qui ne demande pas la permission.
Son travail s’inscrit à la croisée du théâtre, de la performance, du cabaret, de la poésie visuelle et de la critique sociale. Avec la Compagnie Dans le Ventre, elle développe une œuvre où l’intime devient matière scénique. Ce que l’on mange, ce que l’on désire, ce que l’on cache, ce que l’on vomit, ce que l’on subit : tout devient théâtre. Le corps n’est pas un décor. Il est l’archive vivante des violences sociales.
Rébecca Chaillon le formule elle-même avec une simplicité tranchante : « Mais l’intime et le politique sont liés. » Dans un entretien à Poly, elle explique avoir mis du temps à conscientiser ce que les spectateurs lisaient déjà politiquement dans son corps de femme noire, grosse, aux cheveux courts. Ce que l’on croit personnel est donc déjà traversé par le regard social, colonial, sexiste, grossophobe ou hétérocentré.
C’est particulièrement visible dans Carte noire nommée désir, spectacle créé en 2021 et programmé au Festival d’Avignon en 2023. Pensée pour huit artistes noires, la pièce attaque frontalement l’imaginaire colonial, les clichés racistes et sexistes, la fétichisation des femmes noires et les fantasmes construits par le regard blanc. Le Festival d’Avignon la présentait comme un spectacle entre fantastique et cabaret, un brûlot destiné à faire exploser les repères dominants.
La pièce ne cherche pas à rassurer. Elle place le spectateur face aux imaginaires qu’il consomme et aux fantasmes qu’il projette. Dans Carte noire nommée désir, les femmes noires ne sont plus des objets de fantasme ou de discours : elles deviennent sujets, voix, colères et puissances.
Ce basculement n’est pas venu de nulle part. Dans un entretien avec le Festival d’Avignon, Rébecca Chaillon raconte l’importance du documentaire Ouvrir la voix d’Amandine Gay dans sa conscientisation politique : « J’ai pris alors conscience, de manière aiguë, de ma situation de Française noire originaire de la Martinique. Du racisme que j’ai vécu. » Cette phrase éclaire toute son œuvre. Son théâtre ne part pas d’une abstraction militante, mais d’une expérience située, intime, vécue, qu’elle transforme ensuite en geste collectif. C’est autour de cette pièce, et de ce qu’elle venait déplacer, que la violence s’est cristallisée.
À Avignon, en 2023, Rébecca Chaillon et les comédiennes de Carte noire nommée désir ont été ciblées par des attaques racistes, du cyberharcèlement, des agressions verbales et des intimidations. Dans un entretien à LOKKO, l’artiste parle d’une expérience de « fascisation » vécue concrètement par l’équipe du spectacle. Une plainte contre X a ensuite été déposée pour « cyberharcèlement et apologie de crimes contre l’humanité », selon Mediapart.
Ce moment dit beaucoup. Non pas seulement de Rébecca Chaillon, mais de la France culturelle elle-même. Car ce qui a été attaqué, ce n’était pas seulement un spectacle. C’était la possibilité même, pour des femmes noires, de produire leurs propres images, leurs propres récits, leurs propres colères. Tant que les corps noirs sont objets de regard, tout va bien. Dès qu’ils deviennent sujets, dès qu’ils parlent, désirent, accusent et rient, la panique commence.
La réception de Carte noire nommée désir a ainsi révélé une contradiction profonde : on demande souvent aux artistes minoritaires de témoigner, mais on leur reproche de ne pas le faire poliment. On accepte la diversité quand elle est décorative, apaisée, consommable. On la refuse lorsqu’elle devient conflictuelle, lorsqu’elle expose le racisme non comme un accident moral, mais comme une structure.
Rébecca Chaillon travaille justement à cet endroit. Elle ne produit pas un théâtre de la pédagogie douce. Elle produit un théâtre de la secousse. Sa scène n’est pas une salle de classe républicaine où l’on distribuerait les bons points de la tolérance. C’est une cuisine, un ventre, un ring, un carnaval, parfois une plaie ouverte.
Dans Plutôt vomir que faillir, elle revient sur l’adolescence, les bouleversements du corps, les hontes, les désirs, les violences intimes et les tabous familiaux. Là encore, Chaillon part de l’expérience intime pour parler du social. L’adolescence n’est pas seulement un âge. C’est un laboratoire brutal où les normes s’impriment sur les corps.
Ce qui frappe chez elle, c’est cette manière de refuser la séparation entre la beauté et le malaise. Ses spectacles peuvent être drôles, grotesques, sensuels, violents, magnifiques, épuisants. Ils ne cherchent pas la pureté formelle. Ils acceptent le débordement. Ils préfèrent l’excès à l’euphémisme. Et c’est peut-être là que se joue leur puissance : dans un monde culturel qui aime tant les œuvres « nécessaires » à condition qu’elles restent bien tenues, Rébecca Chaillon revendique le droit au désordre.
Occuper l’institution, refuser la docilité
Cette position est d’autant plus forte qu’elle se déploie à l’intérieur même des institutions culturelles. Rébecca Chaillon n’est pas une artiste extérieure au théâtre public : elle y est programmée, reconnue, commentée. Mais elle ne s’y laisse pas neutraliser. Elle résume cette tension dans cette formule : « Je suis dans l’institution et en même temps je me bats contre sa violence. » Tout est là : occuper la scène, mais refuser d’y devenir docile.
Car le vrai scandale n’est peut-être pas la nudité, ni les images fortes, ni la colère. Le vrai scandale, pour certains, c’est que le théâtre ne leur appartienne plus entièrement. Que d’autres présences y entrent. Que d’autres récits s’y imposent. Que d’autres spectateurs s’y reconnaissent.
Rébecca Chaillon rappelle que la représentation n’est jamais neutre. Qui a le droit d’être beau ? Qui peut être désiré sans être fétichisé ? Qui peut être nu sans être réduit à sa nudité ? Qui peut faire art de sa colère ? Son théâtre ne demande pas seulement : que voyez-vous ? Il demande : d’où regardez-vous ? Avec quels réflexes ? Avec quels héritages ? Avec quelles peurs ?
C’est pourquoi Rébecca Chaillon est une artiste importante aujourd’hui. Non parce qu’elle ferait consensus, mais précisément parce qu’elle le fissure. Elle oblige le théâtre français à sortir de sa prétendue universalité pour regarder les corps qu’il a longtemps relégués à la marge. Elle rappelle que l’universel, lorsqu’il ne parle qu’avec une seule voix, n’est souvent que le nom poli d’une domination.
Mais Rébecca Chaillon refuse aussi d’être transformée en exception confortable. Dans LOKKO, elle précise : « Je suis l’arbre qui cache la forêt des artistes minorisé.e.s. » La phrase est décisive. Elle déplace le regard. Le sujet n’est pas seulement son parcours individuel, mais tout ce que le théâtre français n’a pas encore assez regardé, programmé, financé, accompagné.
À travers elle, c’est une question plus large qui se pose : combien d’artistes minorisés restent encore à la porte ? Combien de récits sont jugés trop radicaux avant même d’être entendus ? Combien de présences doivent encore se justifier d’être là ?
L’art n’est pas seulement fait pour consoler les puissants, occuper les soirées cultivées ou décorer les saisons théâtrales. Il sert aussi à rendre visible ce que la société cache sous le tapis. Et parfois, sous le tapis, il y a des siècles de racisme, de sexisme, de colonialité, de honte corporelle et de violence symbolique.
Rébecca Chaillon ne met pas tout cela en scène pour demander pardon. Elle le met en scène pour reprendre possession. De son corps. De son récit. De son désir. De sa colère. Et de la scène elle-même.
Elle dérange parce qu’elle reprend la scène. Et elle compte parce qu’elle oblige le théâtre français à regarder ce qu’il avait appris à ne pas voir.