Kane Parsons, l’autre école du cinéma
Avec Backrooms, Kane Parsons n’offre pas seulement à A24 un nouveau film d’horreur. Il impose surtout une évidence que le cinéma…
Avec Backrooms, Kane Parsons n’offre pas seulement à A24 un nouveau film d’horreur. Il impose surtout une évidence que le cinéma traditionnel a longtemps refusé de voir : les nouveaux créateurs ne viennent plus forcément des écoles, des festivals ou des circuits de légitimation habituels. Ils viennent aussi d’Internet. Ils y apprennent à monter, à fabriquer des images, à tester des récits, à lire les réactions du public, à construire une esthétique. Kane Parsons est l’un des premiers à faire ce trajet jusqu’au grand écran avec une telle force symbolique. Parce qu’il n’arrive pas malgré le web. Il arrive par lui. A24 a officiellement lancé The Backrooms avec Parsons à la réalisation en 2025, après le succès viral de sa série sur YouTube.
Né en juin 2005, Kane Parsons n’a aujourd’hui que 20 ans. Il s’est fait connaître sous le nom de Kane Pixels, grâce à une série de vidéos inspirées des Backrooms, cet univers né sur Internet à partir d’une image devenue culte : des couloirs jaunâtres, des lumières blafardes, un vide oppressant, et la sensation d’avoir basculé dans une réalité parallèle aussi banale qu’hostile. Son court métrage The Backrooms (Found Footage), mis en ligne en janvier 2022, a joué un rôle décisif dans la popularisation de cet imaginaire et dans sa transformation en véritable phénomène culturel, avec plus de 70 millions de vus.
Le cinéaste qu’Hollywood est allé chercher sur YouTube
Ce qui frappe chez Kane Parsons, ce n’est pas seulement sa précocité. C’est la nature même de sa formation. Il n’a pas été façonné par les itinéraires classiques du cinéma. Il a grandi dans une culture d’images où les frontières entre amateur et professionnel sont déjà brouillées. Il appartient à une génération qui a appris à raconter avec des logiciels accessibles, des effets spéciaux bricolés, des références glanées sur les forums, les jeux vidéo, YouTube et les communautés en ligne. Chez lui, le found footage n’est pas un simple clin d’œil cinéphile. C’est une langue maternelle.
Dans un entretien accordé à Dazed, il revient sur l’une des racines de son imaginaire, liée notamment au jeu vidéo Portal 2 : « Cela m’a amené à réfléchir aux émotions que les espaces peuvent provoquer chez quelqu’un », explique-t-il. Puis il résume l’ampleur de cette obsession en une phrase nette : « Ça a fini par envahir ma vie. »
Ces deux phrases disent presque tout. Chez Parsons, la peur ne repose pas d’abord sur la créature, ni même sur le récit. Elle naît du décor. De l’architecture. D’un couloir trop vide. D’une pièce trop éclairée. D’un espace qui paraît familier mais dont quelque chose cloche. Ce n’est pas un hasard si les Backrooms ont trouvé en lui leur meilleur interprète. Avant d’être un film, avant même d’être une série YouTube, les Backrooms sont un mythe d’Internet, un folklore numérique né d’une image anonyme et amplifié par des milliers de variations en ligne. Parsons a compris avant beaucoup d’autres qu’il y avait là bien plus qu’une blague de forum : une forme de peur propre à notre époque.
Dans ce même entretien, il explique pourquoi il situe son univers dans une esthétique quasi analogique : « L’aspect analogique contribue énormément à produire cette sensation dite “liminale”, à donner le sentiment d’un temps lointain. »
Là encore, tout est là. Le grain sale, les textures vidéo, les fausses archives, les bandes retrouvées, les images qui semblent venir d’un autre temps : cette grammaire visuelle n’est pas un simple emballage vintage. C’est un outil émotionnel. Elle installe une distance, un malaise, une impression de monde décalé. C’est toute la culture de l’analog horror qui affleure ici, cette manière très Internet de fabriquer de l’angoisse avec des traces, des parasites, des documents supposément rescapés.
Une victoire des créateurs du web, ou leur récupération par l’industrie ?
Si le parcours de Kane Parsons fascine autant, c’est parce qu’il raconte une bascule plus large. Pendant longtemps, Hollywood a regardé Internet soit comme une pépinière à concepts, soit comme un immense marché promotionnel. Désormais, il y cherche aussi des auteurs. Ce n’est pas tout à fait la même chose. Dans le cas de Backrooms, A24 n’a pas seulement récupéré un univers populaire : le studio a choisi de confier le film à celui qui l’avait mis en forme et rendu crédible aux yeux de millions de spectateurs. Le casting du long métrage, avec notamment Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve et Mark Duplass, montre bien le changement d’échelle, mais aussi la volonté de préserver quelque chose du regard initial de Parsons.
Renate Reinsve l’a très bien résumé en parlant du tournage : « Il a eu 20 ans pendant le tournage. Il savait très précisément ce qu’il voulait. » Puis elle ajoute une phrase qui sonne presque comme un manifeste sur cette nouvelle génération : « J’aime le fait qu’il n’ait pas vraiment vu tant de films que ça. Ses références sont totalement différentes. »
La remarque est frappante. Pendant des décennies, la légitimité du jeune cinéaste passait par la cinéphilie classique, les références nobles, les filiations reconnues. Kane Parsons, lui, arrive avec d’autres images en tête. Des images issues du web, du jeu vidéo, des logiciels de création, des forums, des vidéos virales. Ce n’est pas un déficit. C’est précisément ce que l’industrie vient chercher chez lui. Une fraîcheur, bien sûr. Mais aussi un langage que le cinéma institutionnel peine parfois à produire lui-même.
Car les Backrooms condensent des angoisses très contemporaines : la standardisation des espaces, la solitude dans des lieux conçus pour personne, la répétition, la perte de repères, la sensation que le réel ressemble de plus en plus à un décor sans issue. Internet a su transformer ce malaise diffus en mythe collectif. Le cinéma, lui, arrive après, attiré par une peur déjà formulée, déjà testée, déjà partagée massivement.
Reste que cette reconnaissance n’a rien d’innocent. Il serait trop simple d’y voir une belle histoire de revanche. Hollywood sait parfaitement absorber ce qui naît hors de lui, lui donner des moyens, des stars, une sortie en salles, puis le reformater. Toute la question est là : Backrooms sera-t-il la consécration d’un imaginaire né librement sur Internet, ou sa domestication par l’industrie ? Le parcours de Kane Parsons est passionnant justement parce qu’il contient cette tension. Il représente à la fois l’irruption de créateurs natifs du web dans le grand cinéma et la capacité de ce grand cinéma à récupérer ce qui le menace ou le renouvelle.
Mais quoi qu’il advienne du film, une chose est déjà acquise : avec Kane Parsons, Internet n’envoie plus seulement des tendances à Hollywood. Il lui envoie des auteurs. Et pour le vieux monde du cinéma, cela ressemble moins à une anecdote qu’à un avertissement.