Sorcières 2.0 : pourquoi les spiritualités féministes reviennent à l’âge des algorithmes ?

Sur TikTok, Instagram ou Etsy, les figures de la sorcière, du rituel, du tarot ou de la magie connaissent un retour spectaculaire. À…

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Sorcières 2.0 : pourquoi les spiritualités féministes reviennent à l’âge des algorithmes ?

Sur TikTok, Instagram ou Etsy, les figures de la sorcière, du rituel, du tarot ou de la magie connaissent un retour spectaculaire. À première vue, le phénomène peut sembler anecdotique, folklorique ou purement marchand, comme une tendance parmi d’autres dans le grand bazar numérique. Pourtant, il dit quelque chose de beaucoup plus profond sur notre époque.

Ce regain ne relève pas seulement d’un goût pour l’ésotérisme. Il exprime aussi une réaction à un monde saturé de technologies, de notifications, d’indicateurs et de prédictions. Nous vivons dans des sociétés où tout semble devoir être visible, quantifié, interprété, optimisé. Les plateformes évaluent nos comportements, les algorithmes anticipent nos désirs, les logiques gestionnaires colonisent jusqu’à notre rapport au temps, au corps et aux émotions. Dans un tel contexte, le retour du rituel et de la spiritualité peut apparaître comme une tentative de réintroduire du mystère, de l’épaisseur et de la présence là où domine une rationalité froide et instrumentale.

La sorcière qui revient aujourd’hui n’est donc pas seulement une silhouette esthétique. Elle est aussi une figure de refus. Elle désigne un besoin de reprendre prise sur son existence dans un univers où les individus se sentent de plus en plus dépossédés de leur attention, de leur intimité et parfois même de leur capacité à nommer ce qu’ils vivent.

Une figure politique plus qu’un simple imaginaire

Si la sorcière revient avec une telle force, c’est aussi parce qu’elle a déjà derrière elle une longue histoire politique. Depuis plusieurs décennies, les mouvements féministes l’ont réinvestie comme une figure de rébellion, de mémoire et de puissance. Elle incarne celles qui ont été marginalisées, disqualifiées ou persécutées parce qu’elles échappaient à l’ordre dominant. La reprendre aujourd’hui, c’est redonner une dignité à des savoirs longtemps méprisés, à des expériences jugées irrationnelles, à des formes de sensibilité reléguées à la périphérie.

Dans cette perspective, la résurgence des spiritualités féministes ne relève pas seulement d’un réenchantement du monde. Elle traduit aussi une critique du présent. À travers les rituels, les cercles de parole, les pratiques de soin ou les imaginaires magiques, se dessine un refus de la transparence forcée, de la performance permanente et de la réduction de toute chose à la donnée. Ce qui s’exprime là, c’est le désir de préserver des zones d’opacité, de lenteur et d’autonomie dans un environnement technologique qui tend au contraire à tout capter.

Cette dynamique répond également à un besoin très concret de communauté. Dans des sociétés marquées par l’isolement, l’épuisement psychique et la fragmentation des liens, ces pratiques offrent des espaces de partage, d’écoute et de réparation. Elles permettent à certaines femmes, mais aussi à des personnes queer, de trouver des récits, des symboles et des formes de solidarité qui échappent aux normes dominantes. Là où les institutions apparaissent souvent lointaines, bureaucratiques ou impuissantes, ces spiritualités proposent des cadres plus immédiats, plus intimes, parfois plus consolateurs.

Il faut prendre cet aspect au sérieux. Le succès de ces pratiques dit quelque chose d’un vide contemporain. Il révèle une soif de sens, de lien et de prise sur le réel que ni le marché, ni la technique, ni les institutions traditionnelles ne parviennent pleinement à satisfaire.

Entre résistance symbolique et récupération marchande

Reste que ce retour des sorcières est profondément ambivalent. Car il se déploie largement au sein même des plateformes qu’il semble vouloir contester. Les vidéos de WitchTok, les boutiques ésotériques en ligne, les communautés spirituelles numériques et les contenus de développement personnel circulent dans une économie de l’attention où tout peut être transformé en image, en marque, en produit.

C’est là tout le paradoxe. Ce qui peut fonctionner comme un geste de réappropriation peut aussi être absorbé par les logiques du capitalisme numérique. La sorcière devient alors un style, une identité immédiatement reconnaissable, une marchandise culturelle parmi d’autres. Les rituels se transforment en contenus, la critique en posture, la subversion en segment de marché. Une partie de la force politique initiale risque alors de se dissoudre dans l’esthétisation et la consommation.

Il existe d’autres limites. Certaines approches peuvent verser dans l’essentialisation du féminin, en naturalisant les femmes comme plus intuitives, plus proches du vivant ou plus spirituelles. D’autres peuvent donner l’illusion qu’une transformation individuelle suffirait à répondre à des problèmes profondément structurels. Or le rituel ne remplace ni les droits sociaux, ni les luttes collectives, ni les politiques publiques. Il peut aider à tenir, à relier, à symboliser. Il ne suffit pas, à lui seul, à renverser les rapports de pouvoir.

Pour autant, ce serait une erreur de balayer ce phénomène d’un revers de main, au nom d’un rationalisme condescendant. Si ces spiritualités prennent une telle ampleur, c’est qu’elles répondent à des impasses bien réelles. Elles rappellent que les êtres humains ne vivent pas seulement de calcul, d’efficacité ou d’optimisation. Ils ont aussi besoin de récits, de rites, de signes, de mémoire et de formes de transcendance, même modestes.

En ce sens, le retour des sorcières n’est pas seulement une mode culturelle. Il est aussi un révélateur. Il montre ce que produit un monde technologiquement saturé lorsqu’il épuise les corps, fragilise les liens et réduit l’existence à des flux de données. Derrière les cartes, les bougies et les sortilèges, il y a souvent moins un rejet de la modernité qu’une tentative de rouvrir un espace respirable à l’intérieur d’elle. Et c’est peut-être là que réside la portée la plus intéressante de ces spiritualités féministes : non dans une sortie du monde contemporain, mais dans l’invention fragile de façons d’y résister.