A Gaza, après les bombes : le crime d’écocide en débat
Terres agricoles, vergers, ressources en eau, biodiversité : au-delà des destructions humaines et matérielles, la guerre transforme…
Terres agricoles, vergers, ressources en eau, biodiversité : au-delà des destructions humaines et matérielles, la guerre transforme durablement l’écosystème de Gaza. Un phénomène qui relance le débat sur la protection de l’environnement en temps de guerre et sur la notion d’écocide.
La guerre contre le territoire
La guerre laisse toujours derrière elle des morts, des blessés et des villes en ruines. Mais depuis plusieurs décennies, une autre victime attire progressivement l’attention des chercheurs, des juristes et des organisations internationales : l’environnement. Les conflits contemporains ne se contentent plus de détruire des infrastructures ou de déplacer des populations. Ils bouleversent également les écosystèmes, contaminent les sols, polluent les ressources en eau, détruisent les terres agricoles et compromettent parfois durablement la capacité d’un territoire à faire vivre celles et ceux qui l’habitent.
À Gaza, cette dimension environnementale est devenue l’un des sujets les plus débattus de la guerre entre Israël et le Hamas. Les destructions observées nourrissent aujourd’hui un débat qui dépasse largement le Proche-Orient : jusqu’où le droit international protège-t-il l’environnement en temps de guerre ?
Lorsque l’on observe les images satellites de la bande de Gaza publiées par les agences des Nations unies, une réalité saute aux yeux : la guerre n’a pas seulement transformé les villes, elle a profondément remodelé le territoire lui-même. Des quartiers entiers ont disparu, mais aussi des milliers d’hectares de terres agricoles, des vergers, des serres, des systèmes d’irrigation, des réseaux d’assainissement et une partie importante des infrastructures hydrauliques. En moins de deux ans, la bande de Gaza a perdu presque toute sa capacité agricole. Pour les Nations unies, il ne s’agit plus seulement d’une crise alimentaire, mais d’une transformation profonde du territoire lui-même.
Avant la guerre, l’agriculture ne représentait qu’environ 10 % de l’économie de la bande de Gaza, mais son importance dépassait largement ce poids économique. Avec la pêche, elle faisait vivre directement ou indirectement près d’un quart de la population et constituait l’un des principaux piliers de la sécurité alimentaire de l’enclave. Les exploitations familiales produisaient des agrumes, des olives, des dattes, des tomates, des fraises ou encore des légumes cultivés sous serre, alimentant les marchés locaux malgré les contraintes imposées par le blocus. Aujourd’hui, ce secteur est en grande partie à l’arrêt. Selon les analyses satellitaires de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et le Centre satellitaire des Nations unies (UNOSAT), 98,5 % des terres cultivables sont désormais endommagées, devenues inaccessibles ou les deux, ne laissant qu’environ 232 hectares, soit 1,5 % des surfaces agricoles, encore exploitables. Pour l’agence des Nations unies, « la production alimentaire ne pourra reprendre sans une amélioration majeure de l’accès, de la sécurité, des investissements et du soutien aux communautés locales ». La destruction des cultures ne représente donc pas seulement une perte économique : elle compromet durablement la capacité du territoire à nourrir sa population.
À ces dommages s’ajoute la question de l’eau, déjà critique avant le conflit. La bande de Gaza dépendait principalement d’un aquifère côtier fragilisé depuis des années par la surexploitation, la salinisation et la pollution. Les bombardements et les opérations militaires ont aggravé cette situation en endommageant les réseaux d’alimentation, les stations de pompage, plusieurs installations de dessalement et les infrastructures d’assainissement. Selon le PNUE, cette dégradation favorise la contamination de l’aquifère et accroît les risques sanitaires. L’organisation souligne que les cas de diarrhées aiguës ont été multipliés par 36 depuis le début de la guerre, tandis que les syndromes d’ictère aigu, souvent associés à l’hépatite A, ont été multipliés par 384. Pour le PNUE, « la restauration des systèmes d’eau douce sera essentielle pour garantir la sécurité alimentaire et l’accès à l’eau », laissant entrevoir un chantier qui dépassera largement la reconstruction des bâtiments.
Les gravats représentent eux aussi un défi inédit. Le PNUE estime qu’environ 78 % des quelque 250 000 bâtiments de la bande de Gaza ont été endommagés ou détruits, générant près de 61 millions de tonnes de débris. Ces montagnes de béton, d’acier, de verre et de plastiques contiennent également des matériaux potentiellement dangereux, notamment de l’amiante, des métaux lourds, des hydrocarbures ou des résidus de munitions. Toujours selon le PNUE, près de 15 % de ces gravats pourraient présenter un risque élevé de contamination si les matériaux ne sont pas triés et traités correctement. Avant même de reconstruire les quartiers détruits, il faudra donc dépolluer les sols, retirer les engins explosifs non détonés et sécuriser les sites, un travail qui pourrait s’étaler sur de nombreuses années.
Les autorités israéliennes expliquent que ces destructions résultent des opérations militaires menées contre le Hamas, dont elles affirment que les infrastructures sont largement imbriquées dans le tissu urbain de Gaza. Elles justifient également la création de zones tampons et de corridors militaires par des impératifs de sécurité destinés à empêcher la répétition d’attaques similaires à celles du 7 octobre 2023. Plusieurs organisations humanitaires, agences des Nations unies et chercheurs indépendants estiment toutefois que l’ampleur des destructions soulève des questions de proportionnalité au regard du droit international humanitaire. Ils mettent en avant leurs conséquences durables sur la sécurité alimentaire, l’accès à l’eau, les moyens de subsistance et les possibilités de retour des populations déplacées. Israël rejette ces critiques et affirme conduire ses opérations conformément au droit des conflits armés. Cette divergence d’analyse alimente aujourd’hui une part importante du débat international sur les conséquences environnementales de la guerre.
De l’Agent Orange à Gaza : quand l’environnement devient un champ de bataille
La destruction de l’environnement n’est pas une invention des guerres contemporaines. Depuis plus d’un demi-siècle, plusieurs conflits ont montré que les sols, les forêts, les cours d’eau ou les ressources naturelles pouvaient devenir des objectifs militaires à part entière. Si les méthodes diffèrent, toutes poursuivent une logique commune : priver l’adversaire des ressources qui lui permettent de combattre, mais aussi, parfois, de continuer à vivre sur un territoire.
Le précédent le plus marquant demeure celui de la guerre du Vietnam. Entre 1961 et 1971, les États-Unis lancent l’opération Ranch Hand, une vaste campagne d’épandage aérien destinée à priver les guérillas vietnamiennes de leur couverture végétale et à détruire les cultures susceptibles de les approvisionner. En une décennie, près de 80 millions de litres d’herbicides, dont l’Agent Orange, sont déversés sur le Vietnam, le Laos et le Cambodge. Plus de 3 millions d’hectares de forêts tropicales et de terres agricoles sont touchés. Les mangroves disparaissent, des écosystèmes entiers s’effondrent et les conséquences sanitaires se prolongent encore aujourd’hui. Des centaines de milliers de personnes ont été exposées à la dioxine contenue dans l’Agent Orange, associée à une augmentation de cancers, de malformations congénitales et de maladies chroniques. Pour la première fois à cette échelle, l’environnement n’est plus seulement victime de la guerre : il devient lui-même un objectif militaire.
Vingt ans plus tard, une autre catastrophe marque les esprits. En février 1991, alors que les forces irakiennes se retirent du Koweït, elles incendient plus de 600 puits de pétrole. Pendant près de dix mois, d’immenses colonnes de fumée obscurcissent le ciel du Golfe. Chaque jour, plusieurs millions de barils de pétrole brûlent ou se déversent dans le désert. Les sols sont durablement contaminés, les nappes phréatiques menacées et les écosystèmes marins affectés par des marées noires d’une ampleur sans précédent. À l’époque, les images de ce paysage apocalyptique font le tour du monde et nourrissent les premières réflexions internationales sur la nécessité de mieux protéger l’environnement en temps de guerre.
Plus récemment, la guerre en Ukraine a replacé cette question au cœur des débats internationaux. Dès les premiers mois de l’invasion russe, les autorités ukrainiennes créent un registre national des atteintes à l’environnement et parlent ouvertement d’« écocide ». La destruction du barrage de Kakhovka, en juin 2023, devient le symbole de cette nouvelle approche. L’inondation de milliers d’hectares, la disparition d’habitats naturels, la pollution des cours d’eau et les perturbations durables de l’irrigation de vastes zones agricoles montrent qu’une catastrophe environnementale peut produire des effets humanitaires et économiques qui se prolongent bien au-delà des combats. Les responsabilités de cette destruction font toujours l’objet d’enquêtes internationales, mais le vocabulaire employé est révélateur : pour la première fois, un État invoque officiellement la notion d’écocide pour qualifier les conséquences environnementales d’une guerre.
Ces précédents historiques rappellent une réalité souvent oubliée : les guerres ne prennent pas fin lorsque les armes se taisent. Les blessures infligées aux écosystèmes continuent, elles, de produire leurs effets pendant des décennies. Une forêt peut mettre un siècle à retrouver son équilibre. Un aquifère contaminé peut rester impropre à la consommation pendant des générations. Un verger détruit demande parfois plusieurs dizaines d’années avant de retrouver sa capacité de production. Les paysages deviennent alors les archives silencieuses des conflits passés.
L’écocide : un crime encore absent du droit international
Les destructions observées à Gaza ont relancé un débat qui dépasse largement le conflit israélo-palestinien. Depuis plusieurs années, des juristes, des chercheurs et des organisations internationales s’interrogent sur la capacité du droit international à répondre aux atteintes massives portées à l’environnement en temps de guerre. Au cœur de cette réflexion se trouve une notion devenue incontournable dans les débats publics, mais toujours absente du droit pénal international : l’écocide.
L’histoire de ce concept commence au lendemain de la guerre du Vietnam. L’un des premiers à employer le terme est le biologiste américain Arthur Galston. L’ironie est saisissante. Ses recherches sur des régulateurs de croissance destinés aux plantes avaient indirectement contribué au développement des défoliants utilisés par l’armée américaine dans le cadre de l’opération Ranch Hand. Horrifié par l’usage militaire qui fut fait de ces travaux, Galston devient l’un des premiers scientifiques à dénoncer les conséquences écologiques de l’Agent Orange. Pour lui, certaines destructions environnementales dépassent largement le cadre des dommages collatéraux inhérents à un conflit. Lorsqu’elles compromettent durablement les écosystèmes, les ressources naturelles et les conditions de vie de populations entières, elles devraient relever d’un crime international à part entière.
Cette intuition va progressivement nourrir les travaux d’universitaires, de juristes et d’organisations écologistes. Pourtant, lorsque les États négocient, dans les années 1990, le traité fondateur de la Cour pénale internationale, ils choisissent de retenir quatre catégories de crimes : le génocide, les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre et, quelques années plus tard, le crime d’agression. L’écocide reste absent du Statut de Rome. Si le droit international humanitaire interdit déjà certaines atteintes graves à l’environnement en temps de guerre, ces dispositions demeurent très limitées et ne permettent pas de poursuivre un crime autonome d’écocide devant la Cour pénale internationale.
Le débat ne disparaît pas pour autant. En 2021, un panel international de juristes réuni par la fondation “Stop Ecocide” propose une définition susceptible d’être intégrée au Statut de Rome. L’écocide y est défini comme des actes illicites ou arbitraires commis en sachant qu’ils présentent une probabilité substantielle de causer des dommages graves, étendus ou durables à l’environnement. Cette proposition ne modifie pas le droit existant, mais elle marque une étape importante dans la reconnaissance croissante des enjeux environnementaux au sein du droit international.
Pourquoi une telle évolution peine-t-elle à voir le jour ? Les défenseurs de cette réforme estiment que le droit international est resté largement construit autour d’une conception de la guerre héritée du XXᵉ siècle, centrée sur la protection des personnes et des biens, mais insuffisamment armée pour répondre aux conséquences écologiques des conflits modernes. Selon eux, la destruction durable d’un fleuve, d’une forêt, d’un aquifère ou de terres agricoles peut avoir des effets humains comparables à certaines attaques dirigées contre les populations civiles. À l’inverse, plusieurs États et spécialistes du droit redoutent qu’une définition trop large de l’écocide ne crée une insécurité juridique pour les opérations militaires ou ne conduise, à terme, à des poursuites visant également certaines activités industrielles, minières ou énergétiques. Ils soulignent aussi la difficulté d’établir un seuil universel permettant de distinguer les dommages inévitables d’un conflit armé de ceux qui relèveraient d’un crime international.
C’est dans ce contexte que s’inscrivent aujourd’hui les discussions autour de Gaza. Plusieurs rapporteurs spéciaux des Nations unies, des ONG et des universitaires considèrent que l’ampleur des destructions environnementales justifie d’examiner si le cadre juridique actuel est suffisant. Les autorités israéliennes rejettent cette lecture. Elles affirment que les destructions observées résultent des nécessités militaires liées à leur campagne contre le Hamas et qu’elles agissent dans le respect du droit des conflits armés. D’autres experts estiment au contraire que les effets durables sur les terres agricoles, les ressources en eau et les moyens de subsistance interrogent les limites du droit international actuel et méritent un examen approfondi.
Le débat juridique est donc loin d’être tranché. Une certitude, en revanche, s’impose déjà. Les guerres du XXIᵉ siècle ne détruisent plus seulement des villes, des routes ou des ponts. Elles peuvent également compromettre, parfois pour plusieurs décennies, la capacité d’un territoire à nourrir, à protéger et à faire vivre celles et ceux qui l’habitent. Un immeuble peut être reconstruit en quelques années ; un aquifère contaminé, une forêt détruite ou un verger centenaire exigent souvent plusieurs générations pour retrouver leur équilibre, lorsqu’ils y parviennent.
Au-delà de Gaza, cette évolution oblige à repenser la manière dont les conflits sont appréhendés. Les paysages, les rivières, les sols, les forêts ou les terres agricoles ne constituent pas seulement un décor de la guerre : ils en deviennent eux aussi des victimes. Cinquante ans après les ravages de l’Agent Orange au Vietnam, la question soulevée par Arthur Galston demeure plus actuelle que jamais : comment protéger durablement les populations si le droit international ne protège pas également les écosystèmes dont dépend leur survie ?