Au nord-est de la Syrie, une expérience politique singulière tente de survivre depuis plus d'une décennie. Née dans le chaos de la guerre civile, l'administration autonome du Rojava s'est imposée comme l'un des projets les plus originaux du Moyen-Orient contemporain. Démocratie locale, féminisme, pluralisme ethnique : ce territoire kurde revendique un modèle radicalement différent de celui des États de la région. Mais entre guerre, pressions internationales et rapports de force géopolitiques, son avenir demeure profondément incertain.

Une révolution née de la guerre

Lorsque le soulèvement syrien éclate en 2011, le régime de Bachar al-Assad retire progressivement une partie de ses forces du nord-est du pays pour concentrer ses moyens ailleurs. Les organisations kurdes profitent alors du vide laissé par l'État pour prendre le contrôle de plusieurs villes. En 2012, elles proclament une administration autonome. Le terme Rojava, qui signifie « Ouest » en kurde – en référence au Kurdistan occidental –, devient rapidement le symbole de cette nouvelle expérience politique. Contrairement à de nombreux mouvements nationalistes kurdes, les dirigeants du Rojava affirment ne pas vouloir créer un État indépendant. Leur ambition est différente : construire une société fondée sur l'autonomie locale, la participation citoyenne et la coexistence entre les différentes communautés de la région.

Le projet politique du Rojava s'inspire des travaux d'Abdullah Öcalan, fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), emprisonné en Turquie depuis 1999. Abandonnant progressivement l'objectif d'un État kurde indépendant, Öcalan développe le concept de confédéralisme démocratique. Selon cette vision, le pouvoir ne doit pas être concentré entre les mains d'un État centralisé mais réparti entre des communes, des conseils locaux et des assemblées populaires. L'objectif est de faire participer directement les habitants aux décisions qui concernent leur quotidien, tout en favorisant la coopération entre les différentes communautés.

Cette philosophie repose sur trois autres principes fondamentaux. D'abord, l'écologie, considérée non comme une simple politique sectorielle, mais comme une condition de l'autonomie des sociétés et de leur capacité à préserver les ressources naturelles. Le deuxième est l'égalité entre les femmes et les hommes, érigée en principe structurant de l'ensemble des institutions : la plupart des responsabilités sont exercées en coprésidence par un homme et une femme, tandis que des organisations féminines disposent de pouvoirs propres. Enfin, le projet défend la coexistence entre les peuples, les cultures et les religions, en cherchant à faire cohabiter Kurdes, Arabes, Assyriens, Arméniens, Turkmènes, Yézidis et d'autres communautés au sein d'institutions communes, où chaque groupe est censé être représenté et voir sa langue ainsi que son identité reconnues.

Une place centrale accordée aux femmes

C'est probablement l'aspect qui a le plus attiré l'attention internationale. Au Rojava, de nombreuses institutions fonctionnent selon un système de coprésidence : chaque responsabilité est exercée simultanément par un homme et une femme. Des conseils exclusivement féminins disposent également d'un droit de regard sur certaines décisions publiques. Sur le plan militaire, les Unités de protection de la femme (YPJ) deviennent célèbres lors de la bataille de Kobané contre l'organisation État islamique en 2014-2015. Les images de combattantes kurdes affrontant Daech font le tour du monde et contribuent à faire connaître le Rojava bien au-delà du Moyen-Orient. Pour les responsables kurdes, l'émancipation des femmes n'est pas un simple objectif social : elle constitue une condition indispensable de toute transformation politique.

Malgré son image de territoire kurde, le nord-est syrien est particulièrement diversifié. Kurdes, Arabes, Assyriens, Syriaques, Arméniens, Turkmènes, Tchétchènes ou encore Yézidis y vivent depuis longtemps. L'administration autonome affirme vouloir garantir une représentation de cette diversité dans les institutions locales et reconnaître plusieurs langues officielles selon les territoires. Cette volonté de pluralisme constitue l'un des principaux arguments avancés par les défenseurs du Rojava pour distinguer son projet des logiques nationalistes classiques.

À partir de 2014, l'organisation État islamique conquiert une grande partie de l'est de la Syrie. Les forces kurdes des YPG et des YPJ, bientôt intégrées aux Forces démocratiques syriennes (FDS) avec plusieurs groupes arabes, deviennent le principal partenaire terrestre de la coalition internationale dirigée par les États-Unis. La reprise de Kobané, puis celle de Raqqa, ancienne capitale de Daech en Syrie, marquent des tournants majeurs dans le conflit. Des milliers de combattants kurdes perdent la vie au cours de cette guerre.

Le Rojava suscite autant d'enthousiasme que de réserves. Ses partisans y voient une expérience unique de démocratie participative, de féminisme institutionnel et de coexistence entre différentes communautés dans une région longtemps dominée par les régimes autoritaires. Ses détracteurs soulignent au contraire le poids prépondérant du Parti de l'union démocratique (PYD), considéré comme proche du PKK. Plusieurs organisations de défense des droits humains ont également documenté des restrictions visant certains partis d'opposition, des arrestations arbitraires ou encore des cas de recrutement de mineurs, même si les autorités kurdes ont pris plusieurs engagements pour y mettre fin.

La Turquie, principale menace

Pour Ankara, les YPG ne sont qu'une extension syrienne du PKK, organisation considérée comme terroriste par la Turquie, l'Union européenne et les États-Unis. Depuis 2016, l'armée turque a lancé plusieurs offensives contre les territoires administrés par le Rojava, notamment à Afrin, Ras al-Aïn et Tall Abyad. Ces opérations ont entraîné des déplacements massifs de population et profondément réduit le territoire contrôlé par l'administration autonome. La Turquie continue aujourd'hui de considérer l'existence d'une entité kurde autonome à sa frontière comme une menace stratégique majeure.

Après les bouleversements politiques qu'a connus la Syrie, l'administration autonome tente désormais de préserver ce qu'elle a construit depuis plus de dix ans. Des discussions sont régulièrement engagées avec les nouvelles autorités syriennes autour de la place que pourraient conserver les institutions locales, les Forces démocratiques syriennes et les différentes administrations civiles. Rien ne garantit toutefois que cette autonomie survivra aux recompositions politiques en cours. Le destin du Rojava dépend désormais autant des choix des acteurs syriens que des rapports de force entre la Turquie, les États-Unis, la Russie et les puissances régionales.

Qu'on la considère comme une révolution démocratique, une utopie fragile ou un projet imparfait confronté aux réalités de la guerre, l'expérience du Rojava occupe une place singulière dans l'histoire récente du Moyen-Orient. Au milieu d'une région marquée par les dictatures, les conflits confessionnels et les rivalités géopolitiques, ce territoire a tenté d'expérimenter une autre manière d'organiser le pouvoir. Son avenir reste incertain. Mais son existence a déjà profondément marqué les débats contemporains sur la démocratie, le féminisme, l'autonomie des peuples et les formes alternatives d'organisation politique.