Et si l’extrême droite volait à la gauche la critique sociale de l’intelligence artificielle ?
Des emplois menacés, des milliardaires tout-puissants, une technologie imposée sans débat démocratique et des gains de productivité promis…
Des emplois menacés, des milliardaires tout-puissants, une technologie imposée sans débat démocratique et des gains de productivité promis à ceux qui possèdent déjà tout : la critique sociale de l’intelligence artificielle semblait taillée pour la gauche. Aux États-Unis, pourtant, Steve Bannon et une partie du mouvement MAGA tentent désormais de s’en emparer. Derrière la bataille technologique se dessine peut-être un nouveau clivage politique : qui réussira à transformer l’angoisse provoquée par l’IA en projet de société ?
L’humain contre la machine
Quelque chose est en train de bouger dans la droite américaine. Et, pour une fois, Elon Musk n’est pas nécessairement du bon côté de la barricade.
Au printemps 2026, plus de soixante personnalités issues de l’univers MAGA ont adressé une lettre à Donald Trump. Parmi elles : Steve Bannon, l’ancien stratège du président américain, mais aussi des militants conservateurs et des responsables religieux. Leur demande est inhabituelle pour un mouvement qui a fait de la dérégulation l’un de ses mantras : soumettre les systèmes d’intelligence artificielle les plus puissants à des contrôles avant leur mise sur le marché.
Derrière cette offensive se trouve notamment l’organisation conservatrice Humans First. Son slogan résume parfaitement le déplacement idéologique en cours : la technologie doit servir les humains, pas les remplacer.
La lettre oppose explicitement les intérêts des Américains à ceux des « élites corporatistes et globalistes » et évoque les menaces que l’IA ferait peser sur les travailleurs, les enfants ou encore la sécurité nationale. Le vocabulaire est familier. Mais appliqué à l’intelligence artificielle, il ouvre un nouveau front.
Steve Bannon pense avoir trouvé le prochain grand conflit politique américain. Après le peuple contre les élites, les frontières contre la mondialisation ou l’Amérique contre la Chine, voici désormais l’humain contre la machine.
Le raisonnement est redoutablement simple. Pendant que les patrons de la tech promettent une révolution de la productivité, des millions de salariés se demandent si leur métier existera encore dans dix ans. Pendant que les investisseurs valorisent les entreprises d’intelligence artificielle à coups de milliards, les travailleurs découvrent des logiciels capables d’automatiser une partie croissante de leurs tâches.
Bannon comprend surtout quelque chose que les discours technophiles oublient parfois : une révolution technologique n’est jamais vécue uniquement comme une révolution technologique. Elle est vécue à travers un salaire, un métier, une facture d’électricité, une fermeture d’entreprise, une promotion qui disparaît ou la peur de devenir inutile.
Une étude récente portant sur les contributions envoyées lors de la consultation publique américaine sur l’AI Action Plan montre d’ailleurs un décalage significatif : les particuliers expriment fortement leurs inquiétudes sur les conséquences de l’IA sur leur existence, tandis que le plan gouvernemental reflète davantage les préoccupations liées au développement technologique, à la sécurité et à l’industrie. C’est précisément dans cet espace politique que Bannon veut s’engouffrer.
Une guerre civile chez MAGA
Cette offensive produit une contradiction spectaculaire au sein même du trumpisme. Car Donald Trump s’est simultanément rapproché d’une partie de la Silicon Valley. Son administration présente ouvertement l’intelligence artificielle comme une course mondiale que les États-Unis doivent gagner. Sa stratégie repose notamment sur l’accélération de l’innovation, la construction massive d’infrastructures et la domination technologique américaine.
Deux droites commencent donc à se regarder en chiens de faïence. D’un côté, une droite technocapitaliste convaincue que l’Amérique doit construire davantage de centres de données, investir massivement et libérer les entreprises des réglementations susceptibles de ralentir la course à l’IA. De l’autre, une droite national-populiste qui découvre qu’elle peut présenter cette même révolution comme une menace contre le travailleur américain, la famille, la souveraineté et finalement l’être humain lui-même.
La fracture n’est pas encore un schisme. Trump tente d’ailleurs de tenir les deux bouts : accélérer le développement de l’IA tout en répondant à certaines inquiétudes de sa base. En juin, Humans First a ainsi salué une décision présidentielle renforçant l’évaluation de certains systèmes avancés avant leur déploiement. Mais la contradiction demeure. Et elle pourrait devenir électoralement explosive.
La gauche avait pourtant toutes les cartes
C’est ici que l’histoire devient plus inconfortable. Car une grande partie des arguments utilisés par cette nouvelle droite anti-IA ressemble étrangement à des questions que la gauche pose depuis deux siècles face aux transformations du capitalisme.
Qui possède les machines ? Qui décide de leur utilisation ? Qui récupère les gains de productivité ? Que deviennent ceux dont le travail est automatisé? Et surtout : si une machine permet à dix personnes de produire ce qui nécessitait auparavant cent salariés, pourquoi les bénéfices devraient-ils revenir exclusivement au propriétaire de la machine ?
Voilà le cœur politique du problème. L’intelligence artificielle pourrait permettre de produire davantage en travaillant moins. Elle pourrait supprimer des tâches répétitives, démocratiser certaines connaissances et augmenter considérablement la productivité humaine. Mais rien ne garantit que ces gains seront collectivement distribués.
Dans une économie profondément inégalitaire, l’automatisation peut tout aussi bien produire exactement l’inverse : davantage de richesse avec moins de travailleurs, donc davantage de richesse concentrée entre les mains de ceux qui possèdent les modèles, les données, les infrastructures et les centres de calcul. L’IA n’abolit pas la lutte des classes. Elle pourrait simplement lui fournir de nouvelles machines.
C’est précisément là que la gauche et l’extrême droite divergent. Bannon désigne correctement certaines angoisses mais leur donne une réponse nationaliste. Le problème devient alors la machine contre l’humain, les élites globalisées contre le peuple américain, la Silicon Valley contre les valeurs traditionnelles.
Ce cadrage permet d’éviter une question beaucoup plus dangereuse pour l’ordre économique : qui possède l’intelligence artificielle ? Car un algorithme n’exploite personne tout seul. Une entreprise décide de l’utiliser pour supprimer des postes. Un actionnaire décide de capter les économies réalisées. Un gouvernement décide de laisser faire. Une société choisit — ou refuse de choisir — comment répartir les gains de productivité.
Présenter le conflit comme « l’homme contre la machine » permet donc paradoxalement de dépolitiser le rapport économique qui se cache derrière la machine. Le véritable conflit pourrait être beaucoup plus classique : ceux qui possèdent l’IA contre ceux dont le travail sera transformé par elle.
La gauche commettrait pourtant une erreur symétrique en abandonnant toute critique de l’IA sous prétexte que Bannon s’en empare. Défendre aveuglément chaque innovation technologique au nom du progrès serait offrir un boulevard politique à l’extrême droite. Car les inquiétudes existent.
Les centres de données consomment énormément d’énergie. Les travailleurs voient déjà certaines tâches automatisées. Les entreprises technologiques disposent d’un pouvoir économique considérable. Et même l’administration Trump doit désormais répondre à la crainte que l’expansion des infrastructures nécessaires à l’IA fasse augmenter les factures d’électricité des ménages américains.
Répondre à ces inquiétudes par « le progrès a toujours détruit certains métiers avant d’en créer d’autres » risque de devenir politiquement suicidaire. La question n’est pas seulement combien d’emplois seront créés. Elle est de savoir qui paiera la transition. Un salarié dont le poste disparaît aujourd’hui ne vit pas statistiquement dans l’emploi hypothétique qui apparaîtra dans cinq ans.
Faire de l’IA une question de pouvoir
Une politique de gauche de l’intelligence artificielle pourrait donc commencer par refuser le faux choix proposé par le débat américain. Il ne s’agit ni de confier notre avenir à quelques milliardaires de la Silicon Valley ni de rejoindre la croisade réactionnaire de Steve Bannon contre les machines.
Il s’agit de déplacer la question. Droit des travailleurs à intervenir sur les décisions d’automatisation. Réduction du temps de travail lorsque la productivité augmente. Taxation des rentes générées par l’automatisation. Infrastructures publiques de calcul. Recherche publique. Modèles ouverts lorsque cela est possible. Protection des créateurs et des données personnelles. Contrôle démocratique des systèmes utilisés par les administrations et les grandes entreprises. Et surtout : redistribution des gains de productivité.
Car si l’intelligence artificielle permet réellement de produire beaucoup plus avec beaucoup moins de travail humain, la réponse progressiste ne devrait pas être de sauver artificiellement chaque tâche existante. Elle pourrait être beaucoup plus ambitieuse : travailler moins sans vivre moins bien. Voilà une promesse que l’extrême droite aura beaucoup plus de mal à formuler.
La bataille ne portera peut-être pas sur l’IA. Elle portera sur ce que l’IA fera à nos vies. Dans quelques années, la frontière politique la plus importante autour de l’intelligence artificielle ne séparera peut-être plus ceux qui croient à la technologie de ceux qui la refusent. Elle séparera ceux qui considèrent ses conséquences comme une fatalité économique et ceux qui pensent qu’elles doivent faire l’objet d’un choix démocratique.
Steve Bannon l’a compris avant beaucoup d’autres : derrière la peur de l’intelligence artificielle existe une colère politique disponible. Il tente désormais de lui donner des ennemis : la machine, les élites technologiques, les globalistes.
La gauche peut lui en opposer d’autres : la concentration de la propriété, la captation des gains de productivité et l’absence de pouvoir des travailleurs sur les technologies qui transforment leur existence. Car la question décisive n’est finalement pas de savoir si l’intelligence artificielle remplacera l’être humain. Elle est beaucoup plus ancienne : qui possédera les machines, qui décidera de leur usage et qui profitera de la richesse qu’elles produiront ?
Celui qui réussira à répondre politiquement à ces trois questions pourrait bien gagner la bataille sociale de l’intelligence artificielle.