Après la chute d’Orbán, le RN orphelin
Viktor Orbán n’était pas seulement un Premier ministre hongrois. Depuis des années, il était devenu une figure-totem pour une partie de…
Viktor Orbán n’était pas seulement un Premier ministre hongrois. Depuis des années, il était devenu une figure-totem pour une partie de l’extrême droite européenne : l’homme qui avait réussi là où d’autres ne faisaient que promettre, c’est-à-dire durer, verrouiller, imposer sa ligne contre Bruxelles, contre les médias critiques, les contre-pouvoirs et les juges. Sa défaite, dimanche 12 avril, ne constitue donc pas seulement un séisme politique en Hongrie. Elle envoie aussi un message brutal à ses alliés idéologiques du continent — au premier rang desquels Marine Le Pen, Jordan Bardella et le Rassemblement national.
Le choc est d’autant plus fort que l’ampleur de la déroute est nette. Le parti Tisza de Péter Magyar a obtenu 53 % des voix et 138 sièges sur 199, soit une majorité des deux tiers, quand le Fidesz d’Orbán est retombé à 38 % et 55 sièges. Avec une participation proche de 80 %, la plus élevée de l’ère post-communiste selon AP et Reuters, le scrutin a pris des allures de verdict populaire contre seize ans de pouvoir illibéral.
Pour le RN, le problème est simple : Orbán n’était pas un voisin encombrant, mais un partenaire politique assumé. Depuis juillet 2024, le Rassemblement national siège avec le Fidesz au sein du groupe Patriots for Europe au Parlement européen, bloc lancé autour d’Orbán et aujourd’hui présidé par Jordan Bardella. Reuters rappelait alors que le RN devenait la principale force de cette alliance, tandis que Fidesz en était l’un des pivots politiques. La chute d’Orbán fragilise donc non seulement un allié, mais aussi l’un des piliers symboliques de la famille politique que Bardella prétend structurer à l’échelle européenne.
Le modèle qui rassurait l’extrême droite européenne
Pendant longtemps, Orbán a offert à Marine Le Pen et Jordan Bardella un récit très utile : celui d’une extrême droite qui peut arriver au pouvoir, y rester, remodeler les institutions, tenir tête à l’Union européenne et continuer malgré tout à bénéficier d’une forme de légitimité électorale. Pour le RN, qui travaille depuis plus de dix ans à rendre son projet de pouvoir crédible, la Hongrie d’Orbán servait de preuve vivante. La radicalité n’empêchait pas la longévité. L’affrontement avec Bruxelles n’empêchait pas de gouverner. Et le durcissement nationaliste pouvait même être présenté comme une défense tranquille de la souveraineté.
La défaite d’Orbán abîme ce récit. Elle montre qu’un leader longtemps présenté comme indéboulonnable peut finir battu, y compris après avoir largement remodelé le terrain à son avantage. Elle rappelle aussi qu’une partie des électeurs peut finir par sanctionner non pas seulement un style, mais un bilan : stagnation économique, inflation, corruption, isolement européen, fatigue démocratique. Pour le RN, qui cherche à convaincre que la “normalisation” de son image suffit à faire oublier la radicalité de son projet, l’échec hongrois sonne comme un avertissement. Un pouvoir d’extrême droite peut s’user. Et même brutalement.
Un coup dur pour Marine Le Pen et Jordan Bardella
Le problème est aussi plus immédiat. Marine Le Pen et Jordan Bardella ont méthodiquement construit des passerelles avec les droites nationalistes européennes les plus dures, tout en tentant de lisser leur image sur la scène française. Orbán leur permettait ce grand écart : assez sulfureux pour flatter la base idéologique, assez institutionnalisé pour rester fréquentable dans le jeu européen. Sa chute rend ce dosage plus compliqué.
AP relevait d’ailleurs, après l’élection, que les alliés de droite radicale d’Orbán — dont le Rassemblement national — ont réagi avec prudence, en saluant son rôle passé tout en s’inclinant devant le verdict démocratique. Cette retenue dit quelque chose : lorsqu’un allié aussi central tombe, il devient difficile de l’embrasser trop fort sans se laisser éclabousser par sa défaite.
Pour Jordan Bardella, l’embarras est encore plus direct. En tant que président des Patriots for Europe, il incarnait politiquement cette alliance dont Orbán était l’architecte le plus visible. Voir l’un des fondateurs majeurs du bloc laminé chez lui affaiblit forcément la prétention du groupe à représenter l’avenir de l’Europe. Cela ne fait pas disparaître l’alliance, bien sûr. Mais cela lui retire une partie de sa puissance d’intimidation et de son aura stratégique. Un bloc est toujours moins impressionnant quand son principal parrain vient d’être battu chez lui par une vague pro-européenne.
Le mauvais moment pour le RN
Le timing compte aussi. En France, le RN cherche à consolider l’idée qu’il serait désormais le parti de l’alternance crédible, presque le parti “naturel” de la prochaine bascule aux élections présidentielles. Or la chute d’Orbán intervient au moment où une partie de l’extrême droite européenne tente précisément d’imposer l’idée inverse de celle qui domine depuis des années : non plus celle d’une radicalité protestataire, mais celle d’une radicalité gestionnaire, enracinée et durable.
De ce point de vue, le scrutin hongrois casse la mise en scène. Il rappelle qu’un pouvoir national-populiste peut finir épuisé par ses propres contradictions. Il rappelle aussi qu’une élection peut redevenir un moment de sanction, y compris contre des appareils très puissants. Pour Le Pen comme pour Bardella, qui misent sur l’inéluctabilité de leur progression, l’image est mauvaise : non, la vague nationaliste n’avance pas partout ; non, les bastions illibéraux ne sont pas éternels ; non, le peuple ne reste pas indéfiniment fidèle à ceux qui prétendent parler en son nom.
L’Ukraine, autre angle mort du RN
Il y a enfin la question géopolitique. Orbán était devenu, au sein de l’Union européenne, l’un des dirigeants les plus utiles à Moscou, multipliant les blocages sur l’aide à l’Ukraine et cultivant une proximité politique avec Vladimir Poutine. Sa défaite est donc lue en Europe comme un soulagement pour Kiev et pour les capitales qui cherchaient à sortir l’UE de cette paralysie partielle. Orbán avait réussi à bloquer récemment des initiatives majeures, dont un important prêt européen à l’Ukraine.
Pour le RN, cette séquence est inconfortable. D’abord parce que le parti de Marine Le Pen a longtemps entretenu lui-même une relation trouble avec la Russie, que ce soit par ses positions, ses votes européens ou le fameux prêt russe devenu un marqueur politique durable. Ensuite parce que l’un de ses alliés les plus emblématiques en Europe vient précisément d’être battu sur une ligne mêlant nationalisme, hostilité à l’Ukraine et proximité avec Moscou. Cela ne signifie pas que le RN paiera mécaniquement cette défaite dans l’opinion française. Mais cela complique son récit d’un souverainisme “patriote” sans conséquences internationales. Orbán était censé démontrer qu’on pouvait être dur avec Bruxelles, ambigu avec Moscou et néanmoins triompher durablement. Ce démonstrateur vient de casser.
Au fond, la chute d’Orbán ne condamne ni Le Pen ni Bardella. La politique n’est jamais mécanique, et les contextes français et hongrois ne se superposent pas. Mais elle leur retire une pièce maîtresse de leur imaginaire de pouvoir. Elle prive le RN d’un exemple rassurant, d’un allié central et d’une vitrine européenne de l’illibéralisme en acte. Surtout, elle rappelle une chose que l’extrême droite déteste entendre : même après des années de domination, même après avoir tordu les institutions, même après avoir réussi à imposer son récit, on peut encore perdre. Et parfois lourdement.