Derrière les violences faites aux femmes, la mécanique du capitalisme
Les violences faites aux femmes ne sont pas nées avec le capitalisme. Mais celui-ci leur a offert une infrastructure : dépendance…
Les violences faites aux femmes ne sont pas nées avec le capitalisme. Mais celui-ci leur a offert une infrastructure : dépendance économique, chantage à l’emploi, marchandisation des corps, impunité des puissants, haine monétisée en ligne. Le patriarcat a produit la domination ; le marché a appris à l’exploiter.
Le capitalisme n’a pas inventé les violences faites aux femmes, il leur a donné un marché
Les violences faites aux femmes ne viennent pas de nulle part. Elles s’inscrivent dans une histoire longue : celle du patriarcat, du contrôle du corps des femmes, de leur sexualité, de leur parole et de leur autonomie. Elles ne relèvent pas d’un phénomène marginal : selon l’OMS, près d’une femme sur trois dans le monde a subi des violences conjugales ou sexuelles au cours de sa vie. Rien qu’au cours des douze derniers mois, 316 millions de femmes de 15 ans ou plus ont subi des violences physiques ou sexuelles de la part d’un partenaire intime.
Le capitalisme n’a donc pas inventé les violences conjugales, les violences sexuelles, le harcèlement, l’emprise ou le chantage professionnel. Ce serait trop simple, et faux, d’en faire la cause unique. Mais il leur a donné un environnement favorable. Il a organisé des dépendances. Il a rendu certains silences rentables. Il a monétisé l’image des femmes. Il a protégé des hommes puissants lorsqu’ils rapportaient trop pour être inquiétés. Il a transformé la misogynie en contenu viral, les corps en supports publicitaires, et la peur de parler en outil de gestion. Le patriarcat est la racine. Le capitalisme est l’engrais.
La dépendance économique, première cage des violences
On demande souvent aux femmes victimes de violences pourquoi elles ne partent pas, pourquoi elles restent, pourquoi elles n’ont pas parlé plus tôt. La vraie question devrait être différente : pourquoi notre société rend-elle le départ si difficile ? Partir suppose d’avoir de l’argent, un logement, un salaire, un réseau, une sécurité matérielle minimale. Or le capitalisme produit précisément des situations où cette sécurité manque.
En France, dans le secteur privé, le revenu salarial moyen des femmes est inférieur de 21,8 % à celui des hommes en 2024 ; à temps de travail équivalent, l’écart reste de 14 %. Quand une femme gagne moins que son conjoint, travaille à temps partiel contraint, occupe un emploi précaire, dépend d’un contrat fragile ou assume gratuitement la majorité du travail domestique, elle n’est pas seulement dominée symboliquement. Elle est enfermée matériellement. Pourtant, le capitalisme adore parler de liberté individuelle. Mais être libre de partir, de dénoncer ou de dire non ne signifie pas grand-chose quand cela peut coûter un salaire, une carrière, un logement ou un titre de séjour.
En France, les services de sécurité ont enregistré en 2024 272 400 victimes de violences commises par un partenaire ou ex-partenaire. Ce chiffre, déjà massif, ne dit pas tout : il dépend aussi des plaintes déposées, de l’accueil des victimes et de la capacité des femmes à parler. C’est là que les violences faites aux femmes deviennent aussi une question de classe. Toutes les femmes peuvent être victimes, mais toutes n’ont pas les mêmes moyens de se protéger, de partir ou d’être crues. Une femme précaire paie plus cher sa parole. Une mère isolée paie plus cher sa fuite. Une salariée dépendante paie plus cher son refus.
Au travail, le corps devient parfois un territoire hiérarchique
Le travail peut être un espace d’émancipation. Mais c’est aussi un lieu de domination : ceux qui décident face à celles qui dépendent, ceux qui recrutent face à celles qui espèrent être recrutées. Dans ce rapport de force, les violences sexistes et sexuelles prospèrent. Un supérieur qui insiste. Un client qui humilie. Un collègue qui touche. Un manager qui “plaisante”. Un producteur qui promet une opportunité.
Dans ces situations, la violence n’est pas seulement une affaire de désir. Elle est une affaire de pouvoir. Plus le travail est précaire, plus le risque augmente. Une stagiaire, une intérimaire, une serveuse, une femme de ménage, une intermittente, une travailleuse sans papiers ou une jeune salariée en période d’essai sait ce qu’elle risque en parlant : son poste, son revenu, sa réputation, son avenir professionnel. Le capitalisme ne dit pas toujours explicitement aux femmes de se taire. Il crée les conditions dans lesquelles parler devient dangereux. Cette peur est d’autant plus forte que les violences sexuelles restent très peu judiciarisées : seules 7 % des femmes victimes de viols, tentatives de viol ou agressions sexuelles déclarent avoir porté plainte.
Dans l’entreprise, la protection des victimes entre souvent en concurrence avec l’image de marque, la rentabilité, la préservation des talents, la peur du scandale. Si l’homme mis en cause rapporte beaucoup, la tentation est grande de minimiser. On temporise. On déplace la victime. C’est ainsi que l’impunité devient une stratégie économique.
Le corps des femmes, marchandise permanente
Le capitalisme transforme tout en marché : le temps, l’attention, les émotions, la beauté, la jeunesse, la sexualité, l’intimité. Dans cette immense machine à vendre, le corps des femmes occupe une place centrale. Il est partout : publicité, clips, séries, mode, pornographie, réseaux sociaux, produits minceur, anti-âge, séduction. Le corps des femmes est regardé, commenté, évalué, monétisé. Le problème n’est pas que des femmes montrent leur corps, ni la liberté sexuelle. Le problème, c’est que le marché organise en permanence la valeur sociale des femmes autour de leur désirabilité. Le capitalisme ne dit pas seulement aux femmes : sois belle. Il leur dit : sois vendable. Et si tu n’y arrives pas, un produit existe pour te réparer.
Cette marchandisation ne produit pas mécaniquement les violences. Mais elle fabrique un imaginaire où le corps féminin devient un bien disponible au regard, au commentaire, à l’évaluation permanente. En 2024, les services de police et de gendarmerie ont enregistré 122 600 victimes de violences sexuelles ; 85 % de ces victimes étaient des femmes, et 58 % étaient mineures. Ces chiffres rappellent que la domination sexuelle n’est pas un fantasme militant, mais une réalité massive.
Quand la misogynie devient un contenu rentable
Avec les réseaux sociaux, cette logique a changé d’échelle. La domination masculine n’est plus seulement culturelle ou sociale. Elle est aussi devenue algorithmique. Les contenus misogynes fonctionnent très bien en ligne. Ils provoquent, choquent, polarisent, humilient. Or, dans l’économie numérique, ce qui fait réagir rapporte. La haine devient un levier de visibilité. Le sexisme devient un format. Des influenceurs masculinistes construisent leur audience sur la haine des féministes. Des comptes prospèrent sur l’humiliation de femmes anonymes. Des vidéos transforment la domination en spectacle. Des communautés se constituent autour du ressentiment masculin.
Les plateformes prétendent n’être que des tuyaux neutres, mais elles savent que la colère garde les utilisateurs connectés. En France, le rapport 2026 sur l’état du sexisme souligne que près de 10 millions de personnes adhèrent au sexisme hostile ; il indique aussi que 26 % des hommes reconnaissent avoir déjà douté du consentement de leur partenaire et que 24 % estiment normal qu’une femme accepte un rapport sexuel “pour faire plaisir” ou “par devoir”. Le résultat est glaçant : la misogynie devient un produit d’appel.
L’impunité des puissants a aussi une valeur marchande
Les violences faites aux femmes prospèrent rarement seules. Elles ont besoin d’un environnement, de silences, de complicités, de calculs. Dans le cinéma, les médias, la politique, le sport, l’entreprise ou la culture, les mêmes mécanismes reviennent : des hommes puissants abusent, des femmes parlent, beaucoup savaient, peu ont agi.
Pourquoi ? Parce que ces hommes rapportent. Ils remplissent des salles, font de l’audience, signent des contrats, dirigent des équipes, portent une marque. Dans une société capitaliste, un homme puissant n’est pas seulement un homme. C’est parfois un actif économique. Alors on protège. On minimise. On explique qu’il ne faut pas “détruire une carrière”. On demande aux femmes de penser aux conséquences. Comme si le vrai problème n’était pas l’agression, mais le désordre produit par sa révélation. Dans une société capitaliste, le silence aussi a une valeur marchande. Une victime qui parle peut coûter cher : à une entreprise, à une production, à une chaîne, à un parti, à une marque, à une carrière masculine. Le système le sait. Alors il rend la parole difficile, risquée, épuisante.
Changer les comportements ne suffira pas
Il faut évidemment éduquer au consentement. Former les policiers, les magistrats, les employeurs, les enseignants. Soutenir les associations. Croire les victimes. Sanctionner les agresseurs. Changer les représentations. Mais cela ne suffira pas si l’on refuse de regarder les structures matérielles qui rendent les femmes vulnérables. Une femme sans ressources ne peut pas partir facilement. Une salariée précaire ne peut pas toujours dénoncer. Une stagiaire ne peut pas affronter sans risque celui qui contrôle son avenir. Une travailleuse isolée ne peut pas se défendre seule contre une hiérarchie.
Lutter contre les violences faites aux femmes, c’est donc aussi parler de salaires, de logement, de droit du travail, de syndicats, de protection des travailleuses précaires, de congés pour les victimes de violences conjugales, de sanctions contre les entreprises qui couvrent les agresseurs, de responsabilité réelle des plateformes numériques. La question n’est donc plus seulement : comment faire reculer les violences faites aux femmes ? Mais aussi : qui gagne quelque chose à ce qu’elles continuent ?