L’IA, nouvelle machine à humilier les femmes
La manosphère a changé d’emballage. Elle parle désormais de musculation, de discipline, de performance, de séduction ou de réussite…
La manosphère a changé d’emballage. Elle parle désormais de musculation, de discipline, de performance, de séduction ou de réussite financière, en se présentant comme une réponse à la souffrance masculine. Mais derrière ce vernis de développement personnel, les mêmes réflexes demeurent : contrôler, classer, humilier, punir. Avec l’intelligence artificielle générative, cette idéologie franchit un seuil. Elle ne se contente plus d’insulter les femmes, de les noter ou de les réduire à leur apparence. Elle peut désormais fabriquer leur humiliation.
De la haine en ligne à la violence sexuelle par l’image
Le phénomène le plus visible est celui des deepfakes pornographiques : des images ou des vidéos sexuelles truquées à partir du visage d’une personne qui n’a jamais consenti à être représentée ainsi. Le mot “deepfake” donne parfois l’impression d’un gadget technologique. C’est trompeur. Dans les faits, il s’agit d’une violence sexuelle par l’image. La victime n’a pas été touchée physiquement, mais son corps a été confisqué symboliquement. Son visage, son identité, sa réputation et son intimité sont projetés dans une scène sexuelle qu’elle n’a pas choisie. L’agression est virtuelle dans sa fabrication, mais réelle dans ses effets.
Cette violence est massivement genrée. Les femmes sont les principales cibles des deepfakes pornographiques, en particulier lorsqu’elles occupent une place visible dans l’espace public : journalistes, militantes, artistes, élues, influenceuses. Ce déséquilibre dit quelque chose d’essentiel : le deepfake pornographique n’est pas seulement un abus technologique. C’est une violence sexiste industrialisée.
La nouveauté n’est pas la haine. La nouveauté, c’est l’outil. La manosphère a toujours produit des récits de domination. Elle a toujours cherché à réduire les femmes à leur apparence, à leur sexualité, à leur supposée valeur sur le “marché” amoureux. Mais l’IA transforme cette logique en capacité d’action immédiate.
Avant, fabriquer un montage crédible exigeait des compétences techniques. Aujourd’hui, des applications, des sites ou des bots permettent de créer des images sexualisées en quelques clics. Une photo de profil, une capture Instagram, une image de classe ou une vidéo publique peuvent suffire. La barrière technique s’effondre. La violence devient disponible à la demande.
Dans les espaces masculinistes, ces images ne servent pas seulement à exciter ou à divertir. Elles servent aussi à punir. Punir une militante féministe. Punir une journaliste. Punir une femme politique. Punir une influenceuse. Punir une professeure. Punir une camarade de classe qui a dit non. Punir une ex-compagne. Punir une femme qui parle trop fort, trop librement, trop publiquement.
Le message implicite est toujours le même : “Tu peux prendre la parole, mais nous pouvons te salir.” C’est là que le phénomène dépasse largement le cadre de la vie privée. Les deepfakes sexuels deviennent une arme politique. Ils permettent d’attaquer les femmes non pas sur leurs idées, mais sur leur corps. Ils les ramènent à une sexualité fabriquée, dégradante, imposée.
Ces violences ne visent donc pas seulement une personne. Elles visent aussi toutes celles qui regardent. Elles disent : voilà ce qui peut vous arriver si vous prenez trop de place.
Le phénomène ne concerne pas seulement les personnalités publiques. Il touche aussi les adolescentes, les lycéennes, les étudiantes. Dans plusieurs pays, des affaires ont révélé la fabrication ou la circulation d’images sexuelles truquées de jeunes filles par des camarades. Cette bascule est majeure. Le revenge porn traditionnel reposait sur la diffusion d’un contenu intime réel, souvent obtenu dans une relation de confiance. Avec l’IA, il n’y a même plus besoin de relation. Plus besoin de photo nue. Plus besoin d’accès à l’intimité. Une image publique suffit.
On passe du vol d’intimité à la fabrication d’intimité. Du “je diffuse ce que tu m’as confié” au “je fabrique ce que tu n’as jamais fait”. Pour les jeunes filles, les conséquences peuvent être dévastatrices : honte, isolement, harcèlement scolaire, anxiété, peur de retourner en cours, perte de confiance. Et face à cela, certains auteurs continuent de minimiser : “ce n’est pas vraiment elle”, “ce n’est qu’un montage”, “c’était pour rire”. Mais la victime, elle, ne vit pas une blague. Elle vit une dépossession.
La violence est d’autant plus perverse qu’elle inverse la charge de la preuve. La victime doit se défendre contre une image qui n’a jamais existé, mais qui circule comme si elle était vraie. Dans un monde saturé d’images, le deepfake a une force particulière : il ne se contente pas de mentir, il donne au mensonge l’apparence d’une preuve. La victime ne lutte donc pas seulement contre une agression intime ; elle lutte contre une fiction devenue soupçon public.
Un problème démocratique, pas une simple dérive technique
On parle souvent des risques politiques de l’IA sous l’angle des fausses informations : fausses vidéos de dirigeants, faux discours, faux résultats électoraux, propagande automatisée. Mais les violences sexuelles par deepfake sont aussi un problème démocratique.
Quand une femme journaliste hésite à enquêter sur certains réseaux par peur d’être ciblée, c’est un problème démocratique. Quand une élue redoute qu’une fausse vidéo pornographique soit diffusée contre elle en pleine campagne, c’est un problème démocratique. Quand une militante féministe, antiraciste ou LGBT renonce à publier parce qu’elle sait qu’elle peut être sexualisée artificiellement, c’est un problème démocratique.
La démocratie suppose que chacun puisse participer à l’espace public sans être menacé de destruction intime. Or les deepfakes sexuels créent précisément cette menace : une forme de chantage permanent à l’exposition. La manosphère l’a bien compris. Elle n’a pas besoin de convaincre tout le monde. Elle a seulement besoin de rendre la prise de parole plus coûteuse pour certaines catégories de personnes.
Face à ces abus, le droit commence à s’adapter. En France, la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et réguler l’espace numérique a renforcé le cadre concernant les hypertrucages, notamment lorsqu’ils sont diffusés sans consentement. La CNIL rappelle également que les deepfakes peuvent porter atteinte à la vie privée et à la réputation, et que leur création ou leur partage peut engager la responsabilité de leurs auteurs.
Mais le droit court derrière la technique. Il se heurte à l’anonymat, à la rapidité de diffusion, à l’hébergement à l’étranger, à la difficulté d’identifier les auteurs, à l’inertie des plateformes. Même quand une victime obtient le retrait d’un contenu, il peut avoir déjà été téléchargé, archivé, reposté ou transformé.
Il y a donc un enjeu juridique, bien sûr, mais aussi un enjeu industriel. Les plateformes, les moteurs de recherche, les hébergeurs et les développeurs d’outils d’IA ne peuvent pas se contenter de dire : “nous ne sommes que des intermédiaires”. Lorsqu’un service permet de produire massivement des images sexuelles non consenties, il ne s’agit pas d’un simple usage détourné. Il s’agit d’un risque prévisible.
Il serait trop simple de dire que l’IA rend les hommes misogynes. Ce n’est pas le sujet. La misogynie existait avant les modèles génératifs, avant les bots, avant les deepfakes, avant les réseaux sociaux. Mais l’IA lui donne des armes nouvelles. Elle permet de fabriquer de fausses preuves. De produire de fausses scènes. De sexualiser sans consentement. De harceler à grande échelle. De rendre une humiliation crédible. De prolonger indéfiniment une agression par la copie et la circulation.
Avec l’IA générative, la manosphère franchit donc un seuil : elle passe d’une culture du commentaire à une culture de la fabrication. Elle ne dit plus seulement “voilà ce que sont les femmes”. Elle peut produire des images censées les salir, les réduire au silence, les ramener à un corps disponible. Avec les compagnes virtuelles et les chatbots sexualisés, elle prolonge ce fantasme jusque dans la relation elle-même : remplacer la femme réelle, libre et contradictoire, par une femme simulée, disponible, modifiable, silencieuse quand il le faut, bref une relation sans refus, sans altérité et sans égalité. Ce que ces usages ont en commun, c’est le même fantasme : un désir masculin débarrassé du consentement féminin.
On décrit souvent ces phénomènes comme des “dérives” de l’intelligence artificielle. Le mot est rassurant, mais il est insuffisant. Une dérive, c’est un accident, une sortie de route, un usage marginal. Or les violences sexuelles par IA exploitent des logiques économiques, techniques et culturelles parfaitement identifiables : plateformes permissives, outils accessibles, anonymat, misogynie virale, économie de l’attention, absence de modération efficace. Ce n’est pas un bug. C’est un marché. Un marché de l’humiliation. Un marché de la nudification. Un marché de la domination sexuelle simulée. Un marché où le corps des femmes devient une matière première visuelle.
Lutter contre ces violences suppose d’abord de nommer correctement les faits. Un deepfake pornographique non consenti n’est pas une “blague”, un “montage” ou un “contenu fake”. C’est une violence sexuelle par l’image. Il faut aussi renforcer les obligations des plateformes : détection, retrait rapide, déréférencement, conservation des preuves, coopération judiciaire. La charge ne peut pas reposer uniquement sur les victimes.
La vraie question est politique : quelles formes de pouvoir l’IA donne-t-elle, et à qui ?
Dans le cas de la manosphère, la réponse est brutale. Elle donne à des communautés déjà structurées par le ressentiment masculin des moyens nouveaux pour humilier, menacer et faire taire les femmes. L’IA ne rend pas seulement la misogynie plus visible. Elle la rend opérationnelle. Elle transforme la haine en service, le fantasme en fichier, l’humiliation en contenu partageable.
Et c’est précisément pour cela qu’il faut cesser d’en parler comme d’un simple problème technique. C’est une bataille féministe, démocratique et culturelle. Une bataille pour que le corps, l’image et la parole des femmes ne deviennent pas les jouets d’une industrie de la domination automatisée.