La dette noire de la gynécologie moderne
On l’a longtemps appelé le « père de la gynécologie moderne ». Mais derrière la statue de J. Marion Sims, il y a d’autres noms : Anarcha…
On l’a longtemps appelé le « père de la gynécologie moderne ». Mais derrière la statue de J. Marion Sims, il y a d’autres noms : Anarcha, Lucy, Betsey. Trois femmes noires esclavisées, opérées à répétition, sans consentement libre, dont les corps ont servi de laboratoire à une médecine qui a préféré célébrer ses héros plutôt que regarder ses violences.
Le père, les statues et les corps oubliés
L’histoire officielle aime les grands hommes. Elle leur donne des titres, des plaques, des statues, des rues, des chapitres entiers dans les manuels. Elle les installe au chaud dans le récit du progrès. Il y a les pionniers, les découvreurs, les chirurgiens visionnaires, ceux qui auraient, seuls ou presque, arraché l’humanité à la douleur.
J. Marion Sims a longtemps eu droit à ce traitement. Médecin américain du XIXe siècle, il fut célébré comme le « père de la gynécologie moderne ». À New York, sa statue a trôné pendant des décennies près de Central Park, comme si l’histoire avait déjà tranché : Sims était un bienfaiteur. Un génie médical. Un homme de progrès. Mais le bronze ment souvent par omission.
Derrière le nom de Sims, il y a une autre histoire. Moins propre, moins glorieuse, moins facile à raconter dans les amphithéâtres de médecine. Une histoire de femmes noires esclavisées, opérées dans les années 1840 en Alabama. Des femmes dont les corps ne leur appartenaient pas, dans une société où elles étaient juridiquement considérées comme des propriétés. Des femmes dont la douleur fut documentée, utilisée, convertie en savoir médical, puis presque effacée du récit. Elles s’appelaient Anarcha, Lucy et Betsey.
Ces noms devraient être au cœur de l’histoire de la gynécologie. Ils y sont longtemps restés en marge. L’American College of Obstetricians and Gynecologists rappelle qu’Anarcha, Betsey, Lucy et neuf autres femmes et filles noires esclavisées ont travaillé dans l’hôpital d’esclaves fondé par Sims entre 1844 et 1849. L’organisation souligne aussi que les noms de la plupart des femmes noires esclavisées ayant subi ces chirurgies expérimentales répétées resteront probablement inconnus.
Cette phrase dit tout. Il y a les noms sauvés de l’oubli. Et il y a les autres, celles qui ont disparu dans les marges de l’archive, réduites à des corps disponibles pour la science, sans même la consolation posthume d’une identité.
Sims travaillait alors sur les fistules vésico-vaginales, des lésions graves pouvant survenir après des accouchements longs et traumatiques. La fistule crée une communication anormale entre la vessie et le vagin. Les conséquences sont terribles : pertes urinaires permanentes, infections, douleurs, isolement social, humiliation. À une époque où la prise en charge obstétricale était limitée, parvenir à réparer ces fistules représentait une avancée médicale réelle.
C’est souvent ici que commence la défense de Sims : il aurait soulagé des femmes. Il aurait fait progresser la chirurgie. Il aurait permis, plus tard, de traiter une affection dévastatrice. Tout cela peut être vrai. Mais ce n’est pas une absolution.
Une avancée médicale peut être réelle et avoir été produite dans des conditions moralement monstrueuses. C’est même précisément le nœud de cette histoire : le progrès n’arrive pas toujours les mains propres.
Anarcha, Lucy, Betsey : trois noms contre l’oubli
Il faut imaginer la scène sans le vernis du musée. Nous sommes en Alabama, dans les années 1840. Sims opère des femmes esclavisées atteintes de fistules. Elles ne viennent pas librement consulter un médecin. Elles ne signent pas un consentement éclairé. Elles ne peuvent pas dire non comme une patiente libre pourrait dire non. Leur statut social, juridique, racial les place dans une situation de dépossession totale.
Parler de consentement, ici, est presque obscène. On ne consent pas librement quand on est privée de liberté.
Anarcha est sans doute la plus connue des trois. Les sources historiques indiquent qu’elle aurait subi environ trente opérations avant que Sims ne parvienne à refermer ses lésions. Trente. Le chiffre a quelque chose d’irréel. Il faut le répéter pour qu’il retrouve son poids. Trente opérations. Trente passages sur la table. Trente fois un corps ouvert, observé, corrigé, repris. Trente fois une femme transformée en terrain d’essai.
Les archives nous donnent peu de choses d’elle. Elles nous parlent de ses lésions, de son cas, de son utilité médicale. Elles ne nous disent presque rien de sa voix, de sa peur, de sa colère, de ce qu’elle a compris ou non de ce qu’on lui faisait subir. C’est aussi cela, la violence de l’histoire : même lorsqu’elle conserve une trace des dominées, elle le fait souvent avec les mots des dominants.
Lucy et Betsey aussi apparaissent dans ce récit par fragments. Elles sont là, mais à travers le regard de Sims. Elles existent comme patientes, comme corps, comme supports d’expérimentation. Pas comme sujets pleins et entiers. L’histoire a gardé le nom du médecin. Elle a dû réapprendre à prononcer ceux des femmes.
Les opérations furent réalisées sans anesthésie générale. Là encore, les défenseurs de Sims avancent souvent une nuance : au début de ses expériences, l’anesthésie à l’éther n’était pas encore largement diffusée. La chronologie compte, évidemment. Elle évite les raccourcis. Mais elle ne suffit pas à laver l’histoire. Des travaux historiques rappellent que ces opérations se sont poursuivies alors que l’anesthésie devenait disponible, et que Sims l’utilisera plus tard dans d’autres situations, notamment auprès de patientes blanches.
La question n’est donc pas simplement : « Était-ce courant à l’époque ? » La question est : qui pouvait être opéré ainsi ? Qui pouvait souffrir pour les autres ? Quels corps étaient considérés comme disponibles ? La réponse tient en un mot : esclavage.
Ce n’est pas un décor. Ce n’est pas un détail de contexte. C’est la condition même de possibilité de ces expérimentations. Sims n’expérimente pas dans un vide moral. Il travaille dans une société raciste, esclavagiste, où le corps des femmes noires est déjà placé sous domination. La violence médicale ne tombe pas du ciel : elle s’inscrit dans une économie générale de la possession.
La douleur noire, ce vieux mensonge médical
Pour qu’une société accepte que certaines femmes soient opérées à répétition sans véritable pouvoir de refus, il faut plus que de la brutalité. Il faut aussi un récit. Une justification. Une petite mécanique idéologique capable de transformer la souffrance en détail secondaire.
Ce récit existait. Il disait, en substance, que les personnes noires ressentaient moins la douleur que les personnes blanches. Ce mythe raciste a traversé la médecine esclavagiste américaine. Il a servi à rendre supportable l’insupportable. Si les corps noirs souffrent moins, alors les violences paraissent moins graves. Si leur douleur compte moins, alors leur consentement devient accessoire. Si leur humanité est diminuée, alors tout devient possible.
Voilà comment fonctionne la déshumanisation : elle ne nie pas seulement la personne, elle fabrique les conditions morales de son exploitation.
Cette croyance n’a pas disparu d’un coup avec l’abolition de l’esclavage. Les mythes changent de vocabulaire, se font moins explicites, mais certains réflexes survivent. En 2016, une étude publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences montrait encore que des croyances biologiques fausses sur les différences entre personnes noires et blanches pouvaient influencer l’évaluation de la douleur et les recommandations de traitement. L’étude notait notamment que les personnes noires sont, aux États-Unis, systématiquement moins traitées pour la douleur que les personnes blanches.
Un autre chiffre glace : dans cette étude, environ la moitié des étudiants en médecine et internes interrogés adhéraient à au moins une croyance fausse sur des différences biologiques entre Noirs et Blancs. Certaines de ces croyances portaient par exemple sur une peau prétendument plus épaisse ou des terminaisons nerveuses supposément moins sensibles. On n’est plus au XIXe siècle. Mais le XIXe siècle continue parfois de murmurer dans les couloirs de l’hôpital.
Bien sûr, la médecine d’aujourd’hui n’est pas celle de Sims. Les règles éthiques ont changé. Le consentement est devenu un principe central. Les protocoles de recherche sont encadrés. Les violences passées sont documentées, débattues, parfois reconnues. Mais les systèmes ne se débarrassent pas de leur histoire comme on change de blouse.
Aux États-Unis, les femmes noires meurent encore beaucoup plus souvent de causes liées à la grossesse ou à l’accouchement que les femmes blanches. Selon les données du CDC pour 2023, le taux de mortalité maternelle des femmes noires atteignait 50,3 décès pour 100 000 naissances vivantes, contre 14,5 pour les femmes blanches. Autrement dit, les femmes noires mouraient environ trois fois et demie plus que les femmes blanches de causes maternelles.
Ces chiffres parlent de pauvreté, d’accès aux soins, de discriminations sociales. Mais ils parlent aussi d’écoute. De crédibilité. De cette question simple et terrible : qui croit-on quand une patiente dit qu’elle a mal ?
De nombreuses femmes noires racontent devoir insister davantage pour être prises au sérieux. Dire plus fort. Répéter. Argumenter. Se justifier. La championne Serena Williams elle-même a raconté, après son accouchement en 2017, avoir dû alerter sur des symptômes évoquant une embolie pulmonaire, complication dont elle connaissait le risque en raison de ses antécédents. Son cas a frappé les esprits parce qu’il pulvérise une illusion confortable : même la célébrité, même l’argent, même le statut social ne protègent pas toujours d’un système médical qui doute trop souvent de la parole des femmes noires.
Ce n’est pas dire que rien n’a changé depuis Anarcha, Lucy et Betsey. Ce serait absurde. Mais c’est dire que l’histoire ne reste pas gentiment rangée dans le passé. Elle laisse des traces. Elle façonne des réflexes. Elle hiérarchise les douleurs. Elle produit des vies plus ou moins écoutées.
Et en France ? Une égalité des soins surtout théorique
On pourrait croire cette histoire strictement américaine. Une affaire du Sud esclavagiste, des plantations, de l’Alabama du XIXe siècle, des statues new-yorkaises et des fantômes de la médecine raciale américaine. Ce serait confortable. Ce serait aussi faux.
La France n’a pas l’histoire de J. Marion Sims. Elle ne documente pas non plus les inégalités raciales de santé de la même manière que les États-Unis, notamment parce que les statistiques ethniques y sont très encadrées. Mais l’absence de catégories raciales dans les tableaux ne signifie pas l’absence d’inégalités dans les maternités, les hôpitaux et les parcours de soins. Elles apparaissent autrement : par le pays de naissance, le statut migratoire, la précarité, le territoire, l’accès aux droits, la langue, la capacité à être entendue, orientée, suivie.
Les chiffres français sont moins commentés, mais ils sont lourds. Selon le 7e rapport de l’Enquête nationale confidentielle sur les morts maternelles, portant sur la période 2016–2018, 272 morts maternelles ont été enregistrées en France, soit une femme morte tous les quatre jours d’une cause liée à la grossesse ou à ses suites. Le ratio atteint 11,8 décès pour 100 000 naissances vivantes jusqu’à un an après la fin de la grossesse.
Ce rapport souligne surtout des inégalités nettes : la mortalité des femmes migrantes est deux fois celle des femmes nées en France. Le risque est particulièrement marqué pour les femmes nées en Afrique subsaharienne, avec une mortalité maternelle 3,1 fois supérieure à celle des femmes nées en France. Les départements et régions d’outre-mer présentent aussi un niveau de mortalité maternelle environ deux fois supérieur à celui de l’Hexagone.
Là encore, il ne s’agit pas d’une fatalité biologique. Le même rapport indique que 60 % des décès maternels sont considérés comme probablement ou possiblement évitables. Cela veut dire qu’une partie importante de ces morts renvoie à des failles très concrètes : prévention insuffisante, signaux d’alerte mal repérés, suivi mal coordonné, vulnérabilités sociales insuffisamment prises en compte, difficultés d’accès aux soins, retard de diagnostic ou de prise en charge.
Les territoires racontent aussi cette hiérarchie silencieuse des vies. Dans les outre-mer, la mortalité maternelle plus élevée ne peut pas être séparée des inégalités d’accès aux soins, des infrastructures sous tension, de la pauvreté, de l’éloignement, ni de l’histoire sociale et coloniale française. On ne soigne jamais dans l’abstrait. On soigne dans un territoire, dans une langue, dans un statut administratif, dans une position sociale.
Le Défenseur des droits l’a rappelé dans un rapport consacré aux discriminations dans les parcours de soins : l’égalité d’accès à la santé reste souvent théorique. Les discriminations peuvent commencer dès la prise de rendez-vous, l’accueil, l’orientation, puis se poursuivre dans le diagnostic, le traitement ou la communication entre soignants et patients. Origine, précarité, handicap, identité de genre : autant de facteurs qui ne devraient rien changer à la qualité des soins, mais qui, dans les faits, peuvent peser sur les trajectoires médicales.
Ce détour par la France ne sert pas à plaquer mécaniquement l’histoire américaine sur le système français. Il sert au contraire à rappeler que les héritages ne prennent pas partout la même forme. Aux États-Unis, l’histoire de Sims met à nu la violence d’une médecine construite dans l’esclavage. En France, les chiffres de la mortalité maternelle et les alertes sur les discriminations en santé montrent autre chose : une promesse universaliste qui se heurte à des inégalités persistantes.
Ici aussi, certains corps sont moins protégés. Ici aussi, certaines douleurs circulent moins vite dans le système de soins. Ici aussi, l’égalité proclamée ne suffit pas à garantir l’égalité vécue.
Que faire des héros dont les victimes ont été effacées ?
La statue de Sims, à New York, a fini par être retirée en 2018. Le geste a déclenché les débats habituels. Les uns y ont vu une réparation symbolique. Les autres une réécriture de l’histoire. Comme souvent, l’accusation d’« effacement » est venue de ceux qui avaient longtemps accepté l’effacement des victimes.
Car retirer une statue ne supprime pas l’histoire. Cela peut, au contraire, permettre de la raconter enfin correctement. Une statue n’est pas un livre d’histoire. C’est un honneur public. Elle ne dit pas seulement : « cette personne a existé ». Elle dit : « cette personne mérite d’être célébrée ». Et c’est là que le cas Sims devient explosif.
Peut-on célébrer un homme dont la renommée s’est construite sur des femmes esclavisées ? Peut-on séparer l’innovation médicale de la domination qui l’a rendue possible ? Peut-on continuer à parler du « père de la gynécologie moderne » sans parler des femmes dont les corps ont été utilisés comme laboratoire ?
La réponse ne consiste pas à fabriquer un contre-mythe. Il ne s’agit pas de dire que Sims n’a rien apporté. Il ne s’agit pas non plus de réduire toute la gynécologie moderne à cette seule histoire. La gynécologie est un champ immense, traversé par des savoirs, des luttes féministes, des praticiennes et praticiens, des avancées qui ont changé la vie de millions de femmes.
Mais reconnaître la complexité ne doit pas servir à blanchir la violence. La nuance ne peut pas devenir une machine à excuser.
Le vrai problème, c’est le récit héroïque du progrès. Cette manière de raconter la médecine comme une conquête linéaire, portée par quelques hommes de génie, sans jamais demander sur qui ils ont expérimenté, qui a souffert, qui a été oublié. La science n’est pas hors du monde. Elle naît dans des sociétés traversées par le racisme, le sexisme, la classe, la domination coloniale, l’esclavage. Elle peut soigner et reproduire des violences. Elle peut sauver des vies et avoir été bâtie sur des vies méprisées.
C’est inconfortable. Tant mieux. L’histoire sérieuse commence souvent là où le confort s’arrête. Réparer cette mémoire commence par nommer. Dire Anarcha. Dire Lucy. Dire Betsey. Ne plus les présenter comme des figurantes dans la biographie d’un chirurgien. Ne plus les réduire à des « cas ». Les replacer au centre du récit. Dire que leur souffrance a produit du savoir, mais qu’elles n’ont reçu ni liberté, ni reconnaissance, ni gloire.
Mais nommer ne suffit pas. Il faut enseigner. Cette histoire devrait être connue dans les facultés de médecine, non comme une anecdote gênante à expédier en bas de page, mais comme une leçon centrale d’éthique. Elle rappelle que le consentement n’est pas une formalité. C’est une frontière. La frontière entre le soin et la domination. Entre la médecine et l’appropriation. Entre un corps sujet et un corps objet.
Il faut aussi regarder le présent. Qui est cru ? Qui attend ? Qui reçoit moins d’antalgiques ? Qui est renvoyé chez soi ? Qui doit prouver sa douleur avant qu’elle soit prise au sérieux ? Ces questions ne sont pas des lubies militantes. Elles sont au cœur de la médecine. Une société qui soigne moins bien certains corps organise, qu’elle l’admette ou non, une hiérarchie des vies.