Et si on sortait enfin la technologie du boys club ?

Imaginer une technologie pensée par les femmes, c’est rompre avec des siècles d’innovations conçues depuis des angles morts masculins. Là…

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Et si on sortait enfin la technologie du boys club ?

Imaginer une technologie pensée par les femmes, c’est rompre avec des siècles d’innovations conçues depuis des angles morts masculins. Là où les tech bros réduisent souvent le progrès à la performance, à la disruption et à la conquête, une autre approche place au centre le soin, la sécurité, l’interdépendance et la justice.

Un autre récit du progrès : reprendre la main sur l’imaginaire technologique

Comprendre ce que serait une société technologique pensée par les femmes exige de reconnaître que nos technologies actuelles sont façonnées par un imaginaire homogène. Elles reflètent des visions du monde produites par des milieux masculins — univers militaires, ingénieries élitistes, laboratoires de la Silicon Valley — qui ont historiquement imposé leurs priorités. Ce n’est pas un hasard si la figure du fondateur génial, solitaire, autorisé à “changer le monde” depuis son bureau californien, s’est imposée comme horizon du progrès : elle traduit une vision très masculine, très verticale et très socialement située de la technique. Les recherches en sociologie des techniques montrent que les innovations portent l’empreinte de ceux qui les conçoivent. L’histoire du numérique l’illustre : dans plusieurs pays, les femmes qui occupaient une place centrale dans les métiers informatiques ont été évincées à mesure que la profession gagnait en prestige. De même, les “progrès” domestiques présentés comme libérateurs ont souvent renforcé la charge invisible des femmes. Ce constat rappelle que la technologie n’est jamais neutre : elle sert les besoins de celles et ceux qui décident de sa forme. Une société technologique pensée par les femmes ne viserait donc pas à corriger quelques détails, mais à réinventer notre manière de comprendre le progrès. À la différence des tech bros, qui associent souvent futur et accélération permanente, elle ne verrait plus le futur comme un territoire à conquérir par la vitesse et l’efficacité, mais comme un espace conçu pour accueillir la vie, la pluralité et la relation. Ce qu’elle conteste, au fond, c’est l’idée selon laquelle innover consisterait d’abord à aller plus vite, lever plus de fonds et imposer de nouveaux usages à la société.

Recentrer la technologie sur les besoins humains : de l’optimisation au care

Dans une perspective féministe, la technologie serait conçue pour soutenir la vie plutôt que pour optimiser les comportements. Les travaux sur le care rappellent que notre monde repose sur des activités essentielles, souvent invisibles : prendre soin, écouter, réparer, accompagner. Or ces dimensions sont largement absentes d’un univers tech dominé par des acteurs qui valorisent l’automatisation, la scalabilité et la captation de l’attention bien davantage que la qualité concrète des existences. Les technologies dominantes ignorent pourtant ces réalités, obsédées par la productivité, la quantification et le contrôle. Une technologie attentive aux besoins réels de la société, et pas seulement à ceux du marché, serait plus juste. Les réflexions féministes sur les données ont montré que les systèmes algorithmiques, lorsqu’ils prétendent à l’objectivité, reproduisent souvent des biais bien réels. Une IA féministe ne viserait pas à prédire ou contrôler les comportements, mais à réduire des vulnérabilités : détecter les violences, faciliter l’accès aux droits, alléger la charge mentale, accompagner le vieillissement, soutenir les aidant·es. Là où la culture tech bro adore promettre des outils capables de “révolutionner” le quotidien tout en fabriquant surtout de nouveaux réflexes de dépendance marchande, cette approche chercherait d’abord à soulager les vies ordinaires. Dans cette perspective, le numérique ne servirait plus à accélérer la vie, mais à la rendre plus vivable. La technique deviendrait une infrastructure de soin, pas un outil de surveillance ou de compétition.

Une gouvernance technologique démocratique : partager enfin le pouvoir

Réinventer la technologie signifie aussi redistribuer le pouvoir de la concevoir. La culture de la Silicon Valley repose sur un schéma vertical : quelques ingénieurs et investisseurs décident pour des millions de personnes. Ce modèle, dont les tech bros sont la version la plus caricaturale et la plus visible, naturalise l’idée qu’une petite élite masculine pourrait savoir mieux que le reste de la société ce dont celle-ci a besoin. Il produit des systèmes opaques, biaisés et difficilement contestables. Une approche féministe imposerait au contraire des processus plus transparents, plus participatifs et plus contextualisés. Concevoir une technologie juste exige de tenir compte des expériences réelles des individus, pas d’un utilisateur abstrait. Or cet “utilisateur universel” a souvent le visage implicite de ceux qui fabriquent les outils : un sujet valide, connecté, solvable, et peu exposé aux discriminations. La prise en compte des discriminations multiples — de genre, de classe, de race, de handicap, d’orientation sexuelle — deviendrait donc un principe central. La gouvernance deviendrait alors un espace démocratique où les citoyennes et citoyens auraient réellement voix au chapitre. On peut imaginer des assemblées citoyennes du numérique, une supervision publique des algorithmes sensibles ou des audits démocratiques de l’IA.

Réconcilier technologie et vivant : une écologie féministe de l’innovation

Une utopie technologique féministe exige aussi de repenser notre rapport au vivant. Depuis plusieurs décennies, les analyses écoféministes montrent que la logique qui exploite les ressources naturelles est la même que celle qui invisibilise ou dévalorise le travail des femmes : une logique d’extraction et de domination. Cette logique irrigue aussi une partie du discours des hommes, plus souvent fascinés par la puissance, la croissance sans fin, la fuite en avant énergétique et parfois même les fantasmes de sortie de la Terre, à l’image d’Elon Musk, comme si l’innovation devait nous dispenser d’habiter lucidement le monde. Les pensées écologiques féministes proposent une autre voie : faire de la technologie un outil de réparation, de sobriété et de coexistence. Cela implique de ralentir certaines innovations, de réduire l’extraction minérale, de lutter contre l’obsolescence programmée et de concevoir des dispositifs durables et réparables. Ce n’est pas un repli anti-technologique, mais une autre manière de penser la puissance : non plus comme capacité à dominer le monde, mais comme capacité à composer avec lui. Une technologie féministe chercherait à préserver les écosystèmes et à maintenir les équilibres du vivant. Elle rompt ainsi avec l’imaginaire viriliste de la maîtrise totale, encore très présent dans les récits techno-capitalistes contemporains.

Répondre aux objections : pourquoi ce futur est réaliste

On objectera que ce projet est trop idéaliste. Pourtant, plusieurs pays expérimentent déjà des politiques publiques qui préfigurent ce futur. Le budget sensible au genre oblige les gouvernements à vérifier l’impact de leurs dépenses sur l’égalité. Dans le domaine numérique, des audits d’algorithmes deviennent obligatoires dans certains secteurs sensibles. Des villes comme Barcelone ou Vienne testent aussi des formes d’urbanisme féministe intégrant l’expérience des femmes et des personnes vulnérables. Autrement dit, sortir de l’horizon imposé par les tech bros n’a rien d’un rêve abstrait : c’est déjà, par endroits, une pratique institutionnelle. On objectera aussi que l’innovation a besoin de compétition. Mais l’histoire récente montre que les avancées majeures en santé, en énergie ou en numérique proviennent souvent de modèles coopératifs : logiciels libres, science ouverte, recherche publique, consortiums internationaux. Ces modèles coopératifs limitent plusieurs effets pervers de la compétition pure : extraction de données, obsolescence programmée, dégradation des conditions de travail, accélération non maîtrisée. Enfin, on affirme souvent que les entreprises ne joueront jamais le jeu. Pourtant, elles se sont adaptées aux normes environnementales, au RGPD ou aux lois anti-discrimination. Elles s’adapteront aussi à une gouvernance technologique qui impose transparence, redevabilité et garanties d’égalité. En réalité, ce futur paraît irréaliste surtout parce que nous avons longtemps accepté que l’innovation soit définie par une minorité. Tant que l’imaginaire des tech bros reste présenté comme le seul langage possible du progrès, toute alternative semblera naïve, secondaire ou irréaliste. Une fois que le cadre change, que les priorités sont rediscutées et que la société reprend la main sur ses infrastructures technologiques, ce futur cesse d’être une utopie abstraite. Il devient une trajectoire crédible.

En conclusion, une société technologique pensée par les femmes n’est pas un simple contre-modèle. C’est une proposition politique forte : réorienter la technique vers la justice, la vie et la démocratie. Pour avancer dans cette direction, trois transformations sont essentielles : repenser les finalités de la technologie en mettant la vie et le soin au centre, redistribuer le pouvoir en démocratisant la gouvernance technologique, et aligner la technique avec le vivant en faisant de la sobriété et de la réparation des principes cardinaux. Penser une société technologique féministe, c’est finalement imaginer une modernité plus lucide et plus humaine, où la technique sert la vie, et non l’inverse.