Mairies RN : la purge réactionnaire est lancée

Depuis les municipales, plusieurs maires RN ont pris des décisions qui dessinent une même ligne politique : moins d’associations, moins de…

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Mairies RN : la purge réactionnaire est lancée

Depuis les municipales, plusieurs maires RN ont pris des décisions qui dessinent une même ligne politique : moins d’associations, moins de culture, moins de contre-pouvoirs, plus de police et de symboles identitaires.

Les droits, la culture et les associations dans le viseur

On juge rarement l’extrême droite à ses slogans. On la juge à ce qu’elle fait lorsqu’elle obtient un bout de pouvoir. Et depuis les dernières élections municipales, les premières décisions de plusieurs maires RN donnent une idée assez précise du projet : assécher les associations jugées trop critiques, raboter la culture, cibler les syndicats, retirer les symboles européens et réorienter l’argent public vers l’ordre, la police municipale et les dispositifs sécuritaires.

Le cas de Carpentras est sans doute le plus parlant. Le nouveau maire RN, Hervé de Lépinau, a fait voter la suppression de la subvention accordée au Planning familial, association historique qui défend l’accès à la contraception, à l’IVG, à l’éducation à la sexualité et, plus largement, aux droits des femmes. La somme n’est pas le sujet. Le signal, lui, est limpide. D’autant que le maire avait comparé, en 2020, l’avortement à un génocide et aux « crimes de Daesh ». Ce n’est donc pas une simple ligne budgétaire que l’on retire : c’est une institution féministe que l’on désigne politiquement.

À Carpentras, le Planning familial n’est pas le seul visé. La municipalité a aussi supprimé ou réduit des subventions à plusieurs structures locales, notamment culturelles ou sociales. Le même conseil municipal a par ailleurs acté le recrutement de onze policiers municipaux. Le message est assez clair : moins d’argent pour les lieux d’émancipation, plus de moyens pour l’encadrement sécuritaire. C’est toute la logique municipale du RN qui apparaît ici : couper ce qui ouvre, financer ce qui surveille.

Cette stratégie touche aussi la culture. À Agde, le nouveau maire RN Aurélien Lopez-Liguori a annoncé une réduction du festival de cinéma et des concerts gratuits organisés sur la scène flottante. À La Seyne-sur-Mer, le maire RN Dorian Munoz a annulé le festival Bonaparte et s’en est pris à des événements jugés trop coûteux ou trop éloignés des attentes populaires, tout en affichant sa préférence pour des manifestations plus spectaculaires, comme le MMA, le catch ou les sports extrêmes. À Bagnols-sur-Cèze, des dépenses culturelles ont aussi été remises en question.

On voit bien la mécanique : la culture n’est jamais attaquée frontalement comme telle. Elle est d’abord accusée d’être trop chère, trop élitiste, trop politisée, trop éloignée du « vrai peuple ». Puis elle est réduite, reformatée, remplacée. Ce que le RN cherche à imposer, ce n’est pas seulement une autre gestion municipale. C’est une autre définition de ce qui mérite d’exister dans l’espace public.

Les syndicats et les contre-pouvoirs sommés de rentrer dans le rang

À Carcassonne, le nouveau maire RN Christophe Barthès a, lui, très vite ciblé les syndicats. La municipalité a annoncé la fin de la mise à disposition de locaux municipaux à plusieurs organisations, dont la CFDT, Sud-Solidaires, la CGT et la FSU. Le motif politique a été assumé : ces syndicats auraient, selon le maire, choisi de s’opposer au choix des électeurs.

La formule est révélatrice. Dans une démocratie normale, un syndicat n’a pas à soutenir le maire pour avoir le droit d’exister. Il peut contester une politique, appeler à manifester, critiquer une majorité, défendre des salariés. C’est précisément son rôle. Mais dans la logique RN, le contre-pouvoir devient une anomalie, presque une trahison. Si vous critiquez la municipalité, vous perdez vos locaux. Si vous contestez l’extrême droite, vous devenez illégitime.

Carcassonne ne s’est pas arrêtée là. La ville a aussi procédé à des coupes dans le budget culturel, suscité des tensions avec la presse locale et remis en cause un marché populaire de fripes. Chaque décision pourrait être présentée séparément comme un choix local. Ensemble, elles composent un tableau beaucoup plus net : le RN veut reprendre la main sur les espaces autonomes, les symboles, les associations, la culture, les syndicats et même les usages populaires de la ville.

Là encore, ce n’est pas seulement une question d’argent. C’est une question de pouvoir. Qui a le droit de parler ? Qui peut occuper un local ? Qui peut bénéficier d’un soutien public ? Qui peut organiser un festival ? Qui peut critiquer la mairie sans être sanctionné ? Derrière la rhétorique de la « bonne gestion », c’est un tri idéologique qui s’installe.

Le nationalisme municipal comme politique-spectacle

Autre décision répétée dans plusieurs communes RN : le retrait des drapeaux européens. À Carcassonne, Christophe Barthès s’est filmé en train de décrocher le drapeau de l’Union européenne. À Cagnes-sur-Mer, le nouveau maire RN Bryan Masson a lui aussi fait retirer le drapeau européen du fronton de la mairie. À Harnes, Anthony Garénaux-Glinkowski a retiré les drapeaux européen et ukrainien dès son installation.

Ces gestes ne changent rien à la vie quotidienne des habitants. Ils ne remplissent pas un frigo, ne rénovent pas une école, n’améliorent pas un service public. Mais ils parlent à l’électorat RN. Ils produisent une image : celle d’un pouvoir local qui « reprend possession » de la mairie, qui remplace l’Europe par la nation, qui transforme un bâtiment public en scène idéologique.

Le paradoxe est connu : l’extrême droite dénonce volontiers l’Europe comme symbole, tout en profitant, localement ou nationalement, des financements et positions qu’elle permet. Dénoncer l’Europe abstraite, encaisser l’Europe concrète. C’est du souverainisme de façade, du théâtre politique, une manière de produire du conflit symbolique à moindre coût.

Cette obsession symbolique accompagne une autre constante : la sécurité. Dans plusieurs communes RN, les nouveaux exécutifs mettent en avant audits financiers, réduction de la dette, ordre public, police municipale et fermeté. Sur le papier, cela ressemble à une gestion rigoureuse. Dans les faits, les arbitrages sont profondément politiques. Ce sont les associations, la culture, les structures sociales ou les contre-pouvoirs qui deviennent les premières variables d’ajustement. Le social recule, le sécuritaire avance.

Plus gênant encore pour un parti qui prétend incarner la vertu gestionnaire : plusieurs maires RN ont aussi augmenté leurs indemnités, parfois jusqu’au maximum légal, tout en appelant à l’austérité pour d’autres dépenses. Austérité pour les associations, confort pour les élus : le vieux monde, mais avec un drapeau tricolore plus grand.

Ces premières décisions sont précieuses parce qu’elles déchirent la mise en scène nationale du RN. Depuis des années, le parti tente de se présenter comme respectable, gestionnaire, normalisé. Mais ses mairies racontent autre chose. Elles montrent une extrême droite qui, dès qu’elle gouverne, revient à ses fondamentaux : méfiance envers les associations, hostilité au féminisme, défiance envers les syndicats, suspicion contre la culture, obsession de l’ordre, nationalisme symbolique.

Les mairies RN ne sont donc pas de simples communes administrées par l’extrême droite. Elles sont des laboratoires. On y teste une politique de tri : les associations utiles contre les associations suspectes, la culture acceptable contre la culture critique, les habitants à rassurer contre les habitants à surveiller. Derrière le mot « gestion », il y a une revanche idéologique. Derrière la promesse de bon sens, une vieille mécanique : assécher tout ce qui résiste, financer tout ce qui encadre.

Le RN veut convaincre qu’il a changé. Ses maires, eux, commencent déjà à prouver le contraire.