En Inde, la revanche des « cafards » contre le pouvoir

Né d’une plaisanterie sur Instagram après une déclaration méprisante du plus haut magistrat indien, le Cockroach Janta Party est devenu en…

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En Inde, la revanche des « cafards » contre le pouvoir

Né d’une plaisanterie sur Instagram après une déclaration méprisante du plus haut magistrat indien, le Cockroach Janta Party est devenu en quelques semaines le porte-voix d’une jeunesse épuisée par le chômage, les concours truqués et l’absence de comptes à rendre. Face à la mobilisation, le gouvernement de Narendra Modi a d’abord choisi le silence, puis la matraque. Mais les « cafards » refusent désormais de rentrer dans l’ombre.

Tout commence par une insulte

Le 15 mai 2026, au cours d’une audience, le président de la Cour suprême indienne, Surya Kant, s’en prend à certains jeunes sans emploi qui se tournent vers les médias, les réseaux sociaux ou le militantisme. Il les compare à des « cafards » et à des « parasites de la société ». Devant le tollé, le magistrat affirme ensuite qu’il visait uniquement les personnes tentant d’intégrer la profession juridique grâce à de faux diplômes. La précision arrive trop tard : dans un pays où des millions de jeunes se battent pour quelques places à l’université ou dans la fonction publique, les mots ont touché une plaie béante.

À plusieurs milliers de kilomètres de New Delhi, Abhijeet Dipke, un Indien de 30 ans formé à la communication politique à Boston, décide de retourner l’humiliation contre ceux qui l’ont prononcée. Le lendemain, il crée sur Instagram le Cockroach Janta Party, littéralement le « Parti populaire des cafards », avec une question aussi simple qu’explosive : « Et si tous les cafards s’unissaient ? »

Au départ, tout ressemble à une parodie. Pour adhérer au nouveau parti, il faut être sans emploi, passer trop de temps sur Internet et disposer d’une capacité presque professionnelle à se plaindre. Le ton est absurde, volontairement autodestructeur. Mais derrière l’humour se reconnaît immédiatement toute une génération habituée à être accusée de paresse alors qu’elle affronte la précarité, la compétition scolaire et le manque de débouchés.

En quelques jours, le compte rassemble près de 19 millions d’abonnés. Il franchit ensuite la barre des 22 millions, dépassant largement l’audience numérique de nombreuses institutions et formations politiques indiennes. Ce qui devait être un mème devient un lieu de rassemblement national. Les jeunes y racontent leurs années de préparation, les économies sacrifiées par leurs familles et les concours annulés après des soupçons de fraude.

Le succès du mouvement ne repose donc pas seulement sur un excellent symbole. Le cafard incarne celles et ceux que les élites jugent indésirables, improductifs ou remplaçables. Mais il incarne aussi une créature difficile à éliminer. En s’appropriant le stigmate, les militants refusent la honte qu’on voudrait leur imposer : puisqu’on les considère comme des parasites, ils feront masse.

Deux millions de candidats pris au piège

La plaisanterie bascule définitivement dans la contestation après la fuite des sujets du NEET-UG, le gigantesque concours national permettant d’accéder aux études de médecine. L’épreuve, organisée le 3 mai 2026, concernait environ deux millions de candidats. Le 12 mai, le Bureau central d’enquête indien ouvre officiellement une procédure pour fraude, corruption, vol et destruction de preuves. Quelques jours plus tard, un enseignant ayant eu accès au questionnaire est présenté par les enquêteurs comme l’un des principaux organisateurs de la fuite.

Pour les candidats, il ne s’agit pas d’un simple incident administratif. En Inde, la réussite à un concours peut déterminer l’avenir économique d’une famille entière. Les parents s’endettent pour financer les cours privés, tandis que les étudiants consacrent parfois plusieurs années à la préparation d’une seule épreuve. Lorsque les sujets circulent avant l’examen, ce ne sont pas seulement des copies qui sont compromises : c’est la promesse même d’une sélection fondée sur le mérite qui s’effondre.

Les « cafards » dénoncent également des irrégularités touchant d’autres concours d’entrée ou de recrutement public. Lors de la première grande manifestation du mouvement, le 6 juin à New Delhi, des participants affirment que près de dix millions de candidats pourraient avoir été affectés par différentes anomalies concernant plusieurs examens nationaux.

Le mouvement réclame la démission du ministre de l’Éducation, Dharmendra Pradhan, une réforme profonde du système des concours et une indemnisation des familles. Ses organisateurs évoquent également les suicides d’une vingtaine de jeunes dans le contexte du scandale. Ce dernier chiffre, avancé par les militants et relayé par plusieurs médias, reste difficile à vérifier indépendamment dans sa totalité, mais il dit l’extrême violence d’un système éducatif où l’échec est souvent vécu comme une condamnation sociale.

Le 6 juin, Abhijeet Dipke rentre en Inde et organise un premier rassemblement à Jantar Mantar, lieu traditionnel des mobilisations dans le centre de New Delhi. Certains manifestants portent des masques de cafards. D’autres brandissent des pancartes affirmant : « Je suis un cafard. » Ce qui faisait rire sur Instagram prend corps dans la rue.

À partir du 20 juin, les militants installent un campement permanent. Étudiants, travailleurs précaires, diplômés sans emploi et familles se relaient jour et nuit. Des personnes ne pouvant pas se déplacer envoient de la nourriture, des ventilateurs, des médicaments ou de l’argent. Des bénévoles organisent les repas et les soins, tandis que les prises de parole se succèdent sous une chaleur étouffante.

Cette mobilisation attire progressivement des personnes qui se tenaient jusque-là à distance de la politique. Beaucoup ne se reconnaissent ni dans le parti nationaliste hindou BJP de Narendra Modi, ni dans une opposition jugée trop occupée par ses propres luttes. Le Cockroach Janta Party ne se présente d’ailleurs pas comme un parti électoral traditionnel, mais comme un groupe de pression chargé de contraindre les institutions à répondre aux citoyens.

Son discours dépasse rapidement la seule question des examens. Les participants parlent du chômage, de la corruption, des infrastructures défaillantes et du sentiment que les responsables politiques ne subissent jamais les conséquences de leurs échecs. Dans les cortèges, les références à Gandhi côtoient les portraits de Bhimrao Ambedkar, grande figure de la lutte contre le système des castes et principal architecte de la Constitution indienne. Le mouvement cherche ainsi à opposer l’égalité civique et la solidarité sociale aux divisions religieuses exploitées par le pouvoir.

Le gouvernement répond par le silence, puis par la force

Pendant plusieurs semaines, Narendra Modi et son gouvernement ignorent ostensiblement les demandes de rencontre. Le mouvement change alors de dimension avec l’arrivée de Sonam Wangchuk, ingénieur, militant écologiste et réformateur de l’éducation originaire du Ladakh. Le 28 juin, il entame une grève de la faim illimitée aux côtés des étudiants. Sa présence donne à la mobilisation une autorité morale supplémentaire.

Après vingt et un jours sans s’alimenter, très affaibli, Sonam Wangchuk est emmené de force dans un hôpital par la police le 18 juillet. Ses proches craignent alors qu’il soit nourri ou soigné sans son consentement. L’opération, présentée comme une mesure médicale, est perçue par les manifestants comme une tentative de faire disparaître le principal symbole de leur lutte.

Deux jours plus tard, des milliers de personnes tentent de marcher vers le Parlement à l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire. La police avait interdit le rassemblement. Gaz lacrymogènes, charges de policiers armés de bâtons et barricades : les images de la répression font le tour du pays. Environ 180 manifestants et policiers auraient été blessés lors des affrontements du 20 juillet. Loin de disperser le mouvement, la violence policière amplifie la mobilisation et transforme une revendication sectorielle en contestation directe du gouvernement.

Les slogans se durcissent. Certains manifestants ne demandent plus seulement le départ du ministre de l’Éducation, mais celui de Narendra Modi. Pour Abhijeet Dipke, le refus du premier ministre de sanctionner Dharmendra Pradhan le rend désormais politiquement responsable du scandale et de sa gestion.

Le 23 juillet, après plusieurs jours de perturbations autour du Parlement et de nouveaux heurts à New Delhi, Narendra Modi sort enfin de son silence. Il annonce la création de juridictions accélérées chargées de juger les affaires de fuite de sujets et promet des sanctions sévères contre les responsables.

Cette annonce constitue une première concession, mais elle ne répond pas à la principale revendication : la démission du ministre de l’Éducation. Les militants rappellent également qu’une loi contre les fraudes aux examens publics existe déjà depuis 2024. À leurs yeux, le problème n’est donc pas seulement l’absence de dispositifs juridiques, mais l’impunité institutionnelle, la faiblesse des contrôles et l’absence de responsabilité politique.

Le Cockroach Janta Party a rejeté une réponse jugée insuffisante et appelé à de nouvelles mobilisations pacifiques dans tout le pays le 24 juillet, notamment pour dénoncer les violences policières. Malgré l’ouverture annoncée de discussions avec certains responsables gouvernementaux, le mouvement refuse pour l’instant de lever son campement.

Une génération qui ne veut plus remercier le pouvoir

Le mouvement des cafards est encore fragile. Il ne possède ni structure nationale solide, ni programme politique complet, ni stratégie claire pour transformer ses millions d’abonnés en organisation durable. Son succès numérique peut retomber aussi vite qu’il est apparu. Des partis d’opposition tentent déjà de récupérer la mobilisation, tandis que le gouvernement accuse ses adversaires de l’instrumentaliser.

Mais mesurer ce soulèvement à sa seule capacité à renverser un ministre serait passer à côté de l’essentiel. Le Cockroach Janta Party marque la politisation accélérée d’une partie de la jeunesse indienne. Une génération à laquelle on promet depuis des années que la croissance économique et le travail individuel finiront par ouvrir les portes de la réussite découvre que ces portes peuvent être verrouillées par la fraude, l’argent et les protections politiques.

La colère vise ainsi moins une fuite de sujets isolée qu’un système entier : celui qui exige des jeunes des sacrifices immenses, puis leur demande d’accepter sans protester que les règles soient truquées. Celui qui célèbre la puissance économique de l’Inde tout en traitant ses chômeurs comme des êtres inutiles. Celui qui invoque la méritocratie mais refuse de rendre des comptes lorsque le mérite ne suffit plus.

En appelant ces jeunes des cafards, un haut magistrat pensait probablement les rabaisser. Il leur a involontairement offert un nom, un symbole et une bannière. Et les cafards, chacun le sait, sont difficiles à faire disparaître.